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Le mythe de la neutralité : la technique nous détermine

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On croit souvent qu’un outil (ou un système technique) n’est jamais bon ou mauvais en soi, mais que sa qualité dépend de l’usage que l’on en fait : bénéfique si son usage est mesuré et réfléchi, maléfique dans le cas contraire. Pourtant, l’histoire montre bien qu’à la faucille correspond la société féodale et à la moissonneuse-batteuse l’exploitation industrielle et capitaliste. Une technique n’est jamais neutre.

On entend parfois dire que l’apparition de l’être humain serait celle du langage, de l’intelligence, du savoir, de l’art. André Leroi-Gourhan fait remonter cette apparition à celle de la technique : l’émergence de l’être humain est concomitante de celle de la technique. Pour Leroi-Gourhan, si les animaux ont des atouts naturels (griffes, crocs, fourrure), les attributs de l’humanité sont naturellement techniques. Cette histoire remonte selon lui au redressement des hominidés sur deux pattes, leur libérant les mains, ouvrant ainsi la voie à la manipulation des objets. L’organe premier de l’intelligence serait donc les mains. Pour parler en ses termes, la technique serait une véritable exsudation du corps humain : l’outil serait une excroissance naturelle de l’être humain, un prolongement direct de son corps. C’est aussi pour cela que Leroi-Gourhan lie apparition du langage et apparition de la technique : l’être humain « fabrique des outils concrets et des symboles, les uns et les autres recourant dans le cerveau au même équipement fondamental. Le langage et l’outil sont l’expression de la même propriété de l’homme. » Cela revient à dire que l’être humain est dans son essence même technicien, qu’il est naturellement technique. On peut alors parler « de transduction » entre l’être humain et la technique. Ce mot étrange ne signifie rien d’autre qu’une relation de co-construction, de co-évolution. L’être humain fait exister et définit la technique ; à l’inverse, la technique produit l’être humain, le fait advenir comme tel, et détermine son existence. L’existence humaine est technique et la technique est par essence humaine.

La technique n’est pas neutre Si l’on comprend aisément comment la technique est une production humaine, on peut s’interroger sur la façon dont la technique produit l’être humain. Avec ou sans voiture, avec ou sans perceuse, l’être humain est tel qu’il est, il ne change apparemment pas. Pourtant, n’importe quel outil induit de lui-même une certaine utilisation. Ainsi, le marteau, par son apparence, va déjà pousser à être tenu par le manche, sans quoi il n’est pas stable. Plus encore, le fusil implique la possibilité de tirer sur quelqu’un, de blesser et de tuer. On peut évidemment vouloir se servir de la crosse pour casser des noix, mais il est clair que globalement, l’existence même du fusil induit une utilisation guerrière. Mais certaines techniques n’induisent pas seulement des types d’action, elles peuvent aussi engendrer de nouvelles organisations sociales, créer des modes de pensée inédits ou modifier fondamentalement les potentialités humaines. Un exemple flagrant est celui de l’écriture. L’apparition en Mésopotamie de la première forme d’écriture, le cunéiforme, est rendue nécessaire par l’organisation agraire des civilisations du Tigre et de l’Euphrate. Ces sociétés sédentaires et profondément agricoles ont besoin de pouvoir comptabiliser leurs stocks et les idéogrammes de l’écriture cunéiforme leur permettent cet exploit. Ces premières formes d’écritures étaient de simples techniques permettant de dresser des inventaires sous forme de listes destinées à la récolte des taxes. L’apparition de l’écriture et de la taxation sont donc simultanées. Ce que cet événement inaugure n’est rien d’autre que la possibilité d’un nouveau mode de pensée, que Jack Goody a nommé la Raison graphique. L’écriture induit l’utilisation de la liste qui est un mode de représentation du monde propre aux cultures écrites. Pour nous, toute chose fait ou ne fait pas partie d’un ensemble listé et fini (une pomme de terre est un légume, pas un véhicule). Ainsi, nos capacités d’abstraction sont induites par la connaissance de l’écriture. Aleksandr Luria  montre que les civilisations non-lettrées n’ont pas la capacité d’utiliser le raisonnement syllogistique car elles ne maîtrisent pas la notion de formule. Ainsi, des opérations de pensée qui nous semblent évidentes et naturelles, comme le classement selon un tableau à double-entrée, ne sont pas possibles avant l’apparition de l’écriture. La preuve en est que lorsque l’on veut parler d’un tableau, il faut en passer par l’explication orale de l’organisation spatiale du tableau sur le papier : on ne peut pas reproduire les raisonnements écrits identiquement à l’oral. C’est l’appréhension même du monde qui est modifiée par la maîtrise de la technique de l’écriture. Là où les cultures non-écrites et panthéistes voient un tout, les cultures écrites, chrétiennes par exemple, fonctionnent par dichotomie et classification. L’écriture a induit de nouveaux modes de pensée (et d’organisation sociale). Certains auteurs en viennent ainsi à défendre l’idée que notre époque verrait l’avènement d’une nouvelle forme de rationalité : la Raison computationnelle, issue de notre civilisation numérique. L’informatique induirait un nouveau mode de rapport au monde, le lien hypertextuel, un nouveau mode d’accès et d’organisation du savoir, etc. Si la culture écrite était fondée sur la liste et le tableau, la nouvelle forme impliquée par les techniques numériques serait le réseau. D’où une approche radicalement différente de la réalité.

La technique crée un monde commun Par ailleurs, l’outil est aussi le réceptacle d’un savoir humain déposé et sédimenté dans l’objet. Les premiers silex, les bifaces, portaient en eux-mêmes la trace de leur construction, du savoir-faire qui présidait à leur élaboration : les marques et entailles issues de leur fabrication étaient une forme de mémoire extériorisée des humains du Paléolithique. Tout objet technique porte ainsi en lui-même la trace de sa fabrication et de son usage : il est une mémoire de l’espèce humaine. Si cela nous semble évident pour les livres, les disques ou les ordinateurs, la moindre fourchette est elle aussi le témoin muet d’une certaine forme de pratique sociale alimentaire : elle est faite pour piquer les aliments (à la différence des baguettes). On peut ainsi parler de mnémo-technologies. Plus généralement, si toute société est formée par un « nous » commun fantasmatique, ce qui préside à la formation de ce « nous » est un processus d’adoption, très largement technique. Comme l’explique très bien Bernard Stiegler, pour s’imaginer français ou allemand, il faut adhérer à une fiction qui consiste à fantasmer un passé et un territoire communs. Je n’ai aucun moyen de savoir si mes ancêtres sont véritablement gaulois, cependant, l’important est que cette fiction crée du sens et du lien, qu’elle fasse exister un « nous ». Cela ne veut absolument pas dire que l’état-nation soit le seul ni même le meilleur mode de création d’un « nous » commun, mais simplement que tout groupe n’existe que par la fiction d’un temps et d’un espace partagés : d’une calendarité et d’une cardinalité communes. Ces deux barbarismes signifient simplement que l’organisation d’une société dépend largement de sa capacité à disposer de repères homogènes dans le temps et dans l’espace : d’un calendrier et d’un système cardinal assimilés et partagés par toute personne appartenant au groupe. Ainsi, lorsque l’on voyage, et que l’on est incapable de lire les cartes, les panneaux indicateurs ou les noms des rues du lieu où l’on se trouve, on se sent irrémédiablement étranger. Or, cette calendarité et cette cardinalité sont très largement constituées par le système technique. Si les transports tout comme l’éclairage ou la production alimentaire ont toujours conditionnés l’organisation spatiale et temporelle des sociétés, la nôtre voit ses limites sans cesse modifiées par l’accroissement de la vitesse : « la vitesse change la vision du monde », comme le dit Paul Virilio. La question est bien celle des technologies de l’adoption, qui définissent nos modes d’appréhension du monde, nos repères dans le temps et dans l’espace, et qui sont aujourd’hui accaparées par le complexe médiatico-industriel : « ce qui organise la calendarité n’est plus local, ni familial, ni national, ni religieux, car ce n’est plus un nous : c’est le grand système télévisuel de consommation ». Ainsi, le système technique dominant dans une société va induire une certaine forme d’organisation temporelle et spatiale : une forme déterminée d’organisation sociale. Par exemple, on sait bien que la première révolution industrielle a généré, par les techniques mêmes qu’elle a fait naître, une nouvelle société fondée sur des rapports de production très éloignés de ceux qui préexistaient à l’industrialisation de la machine à vapeur. Cornélius Castoriadis analyse ainsi : « s’il était vrai qu’au moulin à eau correspond la société féodale, et au moulin à vapeur la société bourgeoise, comme l’écrivait Marx, à la centrale nucléaire, à l’ordinateur et aux satellites artificiels correspondrait alors la forme présente du capitalisme américain et mondial, et l’on ne voit ni comment ni pourquoi on pourrait ériger là-dessus une autre superstructure politique et sociale. »

Technique et société Pourtant, la technique ne dirige pas entièrement la société. Car pour qu’une société soit capable d’accueillir un certain type d’innovation technique en son sein, il faut qu’elle dispose des infrastructures sociales adaptées. L’invention seule ne suffit jamais. On a pour habitude de faire de Denis Papin l’inventeur de la machine à vapeur qui a révolutionné le monde moderne, mais il faut savoir que le grec Héron d’Alexandrie avait déjà conçu une telle machine presque deux millénaires auparavant. Mais si le concept de machine à vapeur existait, son intégration à la société antique n’était pas possible : les grecs ne disposaient ni de la fonte, ni de grandes plaques de tôles. Ces simples questions de matériaux non-reproductibles en série empêchaient l’existence sociale de la machine à vapeur dans le monde antique. Par ailleurs, si l’on a souvent tendance à croire que la découverte scientifique précède l’innovation technique, ce n’est là qu’une simple particularité des dernières décennies de nos sociétés modernes. Toute l’histoire des sociétés humaines montre bien que l’apparition d’une technique précède très largement l’explication scientifique de son fonctionnement. Si la société doit être capable d’accueillir une technique pour que celle-ci se développe, cela ne signifie pas pour autant que nous avons le libre choix de déterminer ce qui créera notre monde commun. La télévision en est un exemple typique. Personne n’a jamais décidé clairement de créer autour de cet objet un culte le promulguant au rang de troisième activité humaine après le sommeil et le travail. Pourtant, cet objet a bel et bien produit une société atomisée matériellement, grégaire et formatée intellectuellement. Si la technique est, en tant que phénomène, consubstantielle à l’humain, qu’elle le détermine autant qu’il la détermine, cela ne signifie pas qu’il faille en faire la seule question à analyser ou le seul terrain sur lequel lutter, mais revient simplement à dire qu’il faut penser la dimension technique de nos sociétés au même titre que la dimension politique, économique ou sexuelle. L’économique n’est pas en soi facteur d’aliénation, mais certains systèmes économiques (tel le capitalisme) le sont. La technique n’est pas en elle-même aliénation. Mais l’organisation technicienne, spectaculaire et techno-scientifique de la société contemporaine est le socle sur lequel s’érige un monde commun fait de dépendance, d’oppression et d’instrumentalisation.

Pirouli

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