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L’invention de la catégorie enfance

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Je relate ici un article qui reflète en partie ce que je pense quant à la séparation forcée que pratiquent nos sociétés vis-à-vis des enfants. Je ne tiens pas à ce qu’il y ait de quiproquo et je précise que cette distinction ne concerne pas le côté sexualité, car c’est bien là selon moi le seul véritable clivage réel enfant/adulte qui doit être préservé, tout en tenant compte évidemment des capacités et des sensibilités propres à l’enfant. Pour le reste je trouve absurde de scinder la société entre monde des adultes et monde des enfants, comme d’ailleurs toutes les autres scissions science/culture/économie/politique/travail/etc. qui développent une compartimentation sans cesse plus marquée au dépend d’une vision globale cohérente. Evidemment tout dépend de la société qu’on a à offrir à nos offrir à nos enfants, puisque l’avidité, la compétition, la violence, la luxure envahissant le monde actuel ne forgeront pas un être heureux. J’en reparlerai certainement prochainement car c’est un sujet essentiel que l’Enfant, et comme le dit magnifiquement le poète anglais Wordsworth : « l’enfant est le père de l’homme ».

Les catégories liées à la famille telles que la conjugalité, la parentalité, comme la hiérarchie entre adultes et enfants tendent à être présentées comme des états de fait « naturels » et immuables. Il suffit de se pencher sur l’étude de sociétés éloignées dans le temps ou l’espace pour nous rendre compte que cette vision des choses doit être relativisée.


Les ouvrages de l’historien Philippe Ariès sur les représentations de l’enfance du Moyen-âge à l’époque moderne, l’a conduit à remettre en cause, dans les années soixante-dix, la naturalité et l’évidence de la catégorie « enfance », à la fois comme sentiment et comme moment différencié de l’âge adulte. Selon Philippe Ariès, le Moyen-âge ignorait la spécificité de l’enfant, alors considéré socialement comme un petit adulte à partir du sevrage. Ainsi, on ne produisait pas d’objets qui lui était destiné spécifiquement. C’est seulement à l’époque moderne que l’on voit apparaître des vêtements pour enfants, des jouets, des objets miniatures et une nourriture différente. Cela conduit Philippe Ariès à considérer l’enfance non plus comme une donnée naturelle mais comme une construction sociale. En effet, il fait remarquer que la notion d’enfance n’avait pas de sens avant le XVIIe siècle. Jusqu’alors les enfants étaient très tôt mêlés au monde adulte dans lequel ils faisaient leurs apprentissages et n’étaient pas perçus dans leur spécificité. Ils travaillaient au champs dès que possible. Son étude fut accueillie froidement par le milieu des historiens, cette thèse avant-gardiste remettant en cause un sentiment aussi naturel en apparence que l’attachement des parents à leurs enfants. Les efforts de Philippe Ariès pour inscrire la notion d’« enfance » dans une histoire des mentalités, se sont accompagnés de nouvelles hypothèses sur l’évolution des structures familiales entre le Moyen âge et le XVIIIe siècle, et lui ont permis d’amener le débat de la construction sociale.

Le « sentiment de l’enfance » étudié par Philippe Ariès, c’est la conscience qu’il existe une particularité enfantine. Cette idée n’existe pas dans la société médiévale. De même, l’enfant existe sans l’amour spécifique de ses parents. Le sentiment que les enfants sont des êtres à part qu’il faut traiter différemment des adultes apparaît. Avec la généralisation de l’éducation par la scolarisation l’enfant est soustraie à la société des adultes. A partir de là, l’attention portée à l’enfant devient plus remarquable et on va reconnaître une différence entre les enfants et les adultes en les séparant. L’éducation ne se fera plus au contact de la société adulte mais dans un endroit clôt entre enfant.
Cette prise de conscience suscite l’arrivée d’une affection que l’on va réserver aux enfants. À la fin du XVIIe siècle, les collèges médiévaux se transforment et mettent en oeuvre une éducation correctrice pour les enfants de la bourgeoisie qui vient remplacer l’apprentissage. Le collège médiéval tend en effet à classifier la population scolaire et à rationaliser les structures d’enseignement. Deux processus sont à l’oeuvre dont on retrouve les principes dans la scolarité contemporaine : d’une part, l’organisation des études par âge et par niveau ; d’autre part, l’introduction de la discipline qui érige la personne autoritaire du maître en principe moral. L’instruction est moins la transmission du savoir que l’apprentissage des règles. Cette séparation, inédite jusque là, entre les enfants et la société adulte transforme donc la vision de l’enfant, qui, confié à des adultes, demande tout à la fois à être protégé et à être corrigé. Cette réforme générale des institutions scolaires, en prenant en charge son éducation, participe à la séparation entre l’âge adulte et l’enfance dont la durée s’allonge de façon considérable. Les enfants cessent de participer à la vie économique en rentrant à l’école puisqu’ils ne sont plus une force productive du point de vue économique on les a différenciés et considés comme de adultes en devenir.

Pour justifier le statut d’inférieur de l’enfant on en appelle à leur vulnérabilité, leur dépendance, leur immaturité, par opposition à l’adulte qui serait un être fini et accompli, libre de tous ses actes et pouvant disposer de lui-même selon ses désirs. La domination a besoin, pour se construire et se pérenniser, de créer des dépendances, notamment économiques. Par un effet de retour, on nous fait croire après coup que c’est la Nature qui expliquerait la dépendance des opprimés. La dépendance économique est construite socialement. C’est le code civil napoléonien qui l’a instauré pour les femmes qui se retrouvent sous la tutelle économique de leur mari. En France, les enfants n’ayant pas la possibilité de travailler avant seize ans, n’ont pas d’autre choix que d’être économiquement dépendant. Un enfant recevant par héritage une somme d’argent n’aura pas la possibilité de la gérer avant sa majorité par exemple.
Croire qu’un adulte est totalement indépendant nourrit l’image d’une société atomisée, où les seuls liens entre les personnes ne sont pas faits d’engagements et de réciprocité, mais sont calqués sur le modèle économique de l’échange libéral. Selon ce modèle, le système archaïque du don, qui suppose un échange sur le long terme (« je t’aide maintenant, tu te sens alors mon obligé, donc tu m’aideras plus tard, alors à mon tour je devrais t’aider en retour, etc. »). Echange, comme l’a montré le sociologue Marcel Mauss qui doit être remplacé par la transaction monétaire, qui suppose une séparation : par l’échange d’argent, les deux parties sont immédiatement quittes et peuvent alors repartir dans leur coin, sans aucune obligation ultérieure l’une envers l’autre (à l’inverse des sociétés traditionnelles où l’échange via les dons est constructrice du lien social).

Un autre pilier du mythe de l’enfance est l’idée que lorsqu’on est enfant, on est faible, sensible, crédule. Quand on devient adulte il faudrait ne plus être sensible, ni manifester ses émotions. Il faut à l’inverse revendiquer la faiblesse comme quelque chose de positif, parce que ce sont nos faiblesses qui nous font vivre et avancer, et que sans elles, la vie n’a aucune valeur. C’est aller dans le sens de l’idéologie dominante (qui vante la toute-puissance et l’immédiateté) que de prétendre être quelqu’un de tout à fait réalisé qui ne doit pas évoluer. Le mythe d’un individu complètement accompli n’est jamais autre chose qu’une idéologie mortifère. Dans La dialectique du sexe, dont est extrait « Pour l’abolition de l’enfance » Shulamith Firestone montre comment les bourgeoisies  occidentales construisent cette cage dorée qu’est l’enfance. Le mot-clef de l’enfance moderne est le « bonheur ». Le principe étant que les enfants, sur qui ne pèsent pas encore les dures responsabilités de la vie adulte doivent incarner ce moment de la vie où tout n’est, nous dit-on, que joie et insouciance. De plus, comme nous ne sommes enfants qu’une fois, ce moment doit être l’emblème de la gaieté et de l’innocence. Les enfants boudeurs, inquiets ou troublés déplaisent car ils font mentir le mythe. Le devoir des parents est alors d’« acheter » à leur progéniture une enfance heureuse et gâtée : l’âge d’or. Le culte de l’enfance, en tant qu’âge d’or est si développé, que toutes les autres phases de la vie n’ont bien souvent de valeur que par rapport à l’enfance. Ce mythe consumériste de l’enfance n’est pas accessible aux enfants des classes inférieures qui ne peuvent posséder ces attributs du bonheur enfantin (jouets, vêtements,…). Le mythe de l’enfance a été conçu pour répondre aux besoins du capitalisme et est destiné aux familles de la classe moyenne. Les enfants qui ne grandissent pas dans cette « cage dorée » mais par exemple dans des bidonvilles en Amérique du sud, l’opinion a du mal à les considérer comme des enfants. Les enfants de la misère paraissent plus matures et plus libres, mais aussi plus à même de réagir face aux horreurs qu’ils vivent. On se dit alors que ce sont déjà des adultes. À l’école, ils se montrent souvent indisciplinés et sauvages, car cet établissement n’inspire aucune confiance à un « être libre », même si sa liberté n’est que partielle. La classe laborieuse conserve une certaine irrévérence pour l’école qui, après tout, est un phénomène appartenant par son origine à la classe moyenne. La liberté des enfants pauvres n’est cependant que relative : ils sont dépendants et, en tant que classe économique, asservis.

L’enfance dans nos sociétés n’est donc pas qu’une question d’âge mais bien de statut et de fonction sociale : ne plus vivre sous le joug et le contrôle d’un parent est souvent ce qui définit la fin de l’enfance. Dans le monde occidental, on considère les jeunes adultes qui vivent toujours chez leurs parents, comme de grands enfants. On ne peut interroger la notion d’enfance, sans interroger le concept d’adulte. Car penser que l’adulte est l’être le plus indépendant qui soit est non seulement faux mais pernicieux. Faux, car nul n’est réellement indépendant : personne ne peut vivre sans relations sociales, sans aide et sans répartition sociale du travail. D’autre part, cela crée la dépendance économique des enfants, à qui l’on ne donne pas le droit d’avoir une pratique économique en leur nom car on les en imagine incapables.

Paru dans Offensive n°8, décembre 2005

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