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L’euro, une monnaie coloniale contemporaine

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La convergence vers des oligopoles, la raréfaction des ressources, la saturation des marchés, et tout ce que Marx a nommé la baisse tendancielle du taux de profit, concourent à rendre la plus-value toujours plus difficile à extraire. S’il est logique d’agir sur le circuit de production pour remédier à cela, il est également possible aux tenants du système d’agir sur la variable monétaire afin de la régler en prenant comme unique critère la maximisation des bénéfices. Quand ceci est le cas, nous aboutissons alors à une monnaie présentant des caractéristiques distinctives, et qui prend la forme de ce que l’histoire a appelé des monnaies coloniales : des monnaies imposées à un pays conquis afin que le colonisateur puisse extorquer unilatéralement un maximum de richesses, sous couvert de développement. Nous allons voir que si tous les mécanismes qui définissent et identifient sans aucune hésitation une monnaie coloniale sont encore d’actualité au XXIème siècle, l’expression en elle-même n’est évidemment plus employée pour des raisons évidentes de dissimulation des véritables objectifs, auxquels nous ont habitué nos bienfaiteurs politiques.

Remontons au commencement du libre-échange au XIXème siècle et à la mise en place des monnaies coloniales qui l’a accompagné pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Europe et dresser ce constat accablant et implacable : l’euro est en tout point une monnaie coloniale, établie par un nouveau genre de colons, sans drapeau, sans nation.

La Grande-Bretagne est le premier pays au monde à se déclarer officiellement « nation du libre-échange » en 1846, et à en faire une idéologie nationale (Frank Trentmann, Free trade Nation. Commerce, consumption and civil society in modern Britain). C’est logiquement à cette date que l’on peut faire commencer la « première mondialisation » (1846-1914),dont l’essor global a lieu vers 1880.  Cet accouchement du libre-échange britannique se produit à l’occasion du débat national sur les « Corn Laws », les lois céréalières. Actes de navigation, barrières douanières, monopoles des compagnies commerciales, avaient pourtant permis jusque-là au royaume d’atteindre un stade très accompli de sa révolution industrielle et encore inégalé ailleurs (« dans le cadre rigide du protectionnisme » souligne François Bédarida (La Grande-Bretagne – L’Angleterre triomphante) ou encore Paul Bairoch (Commerce extérieur et développement économique de  l’Europe au XIXème siècle) : « ce sont les mouvements de la croissance économique qui précèdent ceux du commerce extérieur, et non l’inverse« ). 

Alors pourquoi s’attaquer aux prix du grain ? D’abord car la classe capitaliste grandissante (marchands, banquiers et industriels) était opposée au parlement anglais à la vieille aristocratie terrienne, détentrice historique du pouvoir politique, et voyait dans la libéralisation du prix du grain un moyen de l’affaiblir. Ce qui s’avéra a posteriori juste car l’agriculture anglaise finira ruinée (Bonifas et Faraut, Pouvoirs, classes et nation en Grande-Bretagne au XIXe siècle).

Ensuite, tout aussi important, concerne ce que Marx, le disséqueur du capitalisme anglais de cette période, appelle en reformulant la théorie de David Ricardo « la reproduction de la force de travail ». Baisser le prix des céréales, c’est baisser le prix le prix de nourriture, c’est donc pouvoir baisser les salaires, et au final baisser le prix de revient des industriels (François Crouzet, L’économie de la Grande-Bretagne victorienne, 1978). En effet, les salaires étant fixés selon Ricardo en fonction du niveau de subsistance qu’ils assurent aux travailleurs, ils ne peuvent descendre en dessous de ce seuil. Ce « pain moins cher » ainsi que la promesse de création d’emploi par le futur libéralisme furent les serments que la propagande menée par la « Ligue » (ACCL, Anti-Corn Law League, premier groupe de pression économique moderne) faisait entendre pour se donner l’appui des classes populaires. La « cheap food » promise n’arrivera qu’après 1870 lors de l’expansion de la colonisation, mais nous subissons encore et plus que jamais à notre époque post-industrielle les affres ravageurs de cette approche de l’alimentation. C’était aussi l’affrontement de deux visions opposées incarnées par deux hommes : Ricardo en faveur de la division internationale du travail, donc hostiles aux Corns Laws ; Malthus préférant  l’indépendance alimentaire de la Grande Bretagne et favorable aux Corn Laws.

La classe capitaliste fit donc d’une pierre deux coups : un coup politique, un coup financier. Le Premier Ministre Robert Peel, auparavant favorable, accepta d’abolir les Corn Laws et d’instaurer le libéralisme économique (lois de Peel du 26 mai 1846), et ce pour des raisons qui peuvent surprendre : il espérait par l’adoption de ces lois calmer le mouvement ouvrier des  chartistes qui réclamait, en plus de l’abolition des Corns Laws, le suffrage universel. Horrifié par la possibilité que les classes populaires puissent intégrer le débat politique, il préféra céder sur le point du libre-échange (Chavagneux, 1846, la fin des Corn Laws).

Pourquoi ce détour par l’origine du libre-échange ? Car l’invention des monnaies coloniales est directement liée à cette nouvelle philosophie anglaise. Pendant le siècle allant de la victoire sur Napoléon en 1815 jusqu’à 1914, la Grande-Bretagne connait une domination colonialiste sans égale. Ce pays petit par la taille a un pied sur tous les continents et rassemble un empire immense de plus de 400 millions de personnes. Il lui faut alors trouver le moyen de s’enrichir le plus possible tout en utilisant le moins de soldats possible. S’appuyant sur ce vaste empire, les Anglais vont alors à ce moment les premiers mettre en place avec leurs colonies ce que Paul Bairoch nomma un « libre-échange unilatéral ». Le fondement économique de ce libre-échange unilatéral avec les colonies reposait sur le CBA, Currency Board Arrangement, inventé pour l’occasion, et qui n’était autre chose qu’un système de soumission monétaire stricte permettant de régir qu’on appelle maintenant une monnaie coloniale. Le tout premier CBA fut instauré à l’Île Maurice en 1849, rapidement suivi par des dizaines d’autres. Le CBA établit un rapport immuable entre une monnaie référence, celle du colonisateur, et une monnaie soumise, celle du colonisé.

Les caractéristiques récurrentes des CBA, c’est à dire des monnaies coloniales, sont :

  1. Un taux de change fixe, sous sa forme la plus extrême. Une parité irréversible est établie entre la monnaie nationale et la monnaie de référence. Parfois c’est une équivalence parfaite, une roupie indienne valant une Livre Sterling par exemple.
  2. Une circulation monétaire régit par la métropole. L’offre de monnaie est strictement contrainte. Cette interdiction pour la colonie d’émettre de la monnaie, via une banque centrale nationale, vise à éliminer toute source d’inflation.
  3. Un crédit entravé, évitant ainsi un développement trop concurrentiel de la colonie contre la métropole.
  4. Une fiscalité du ressort de la métropole, l’impôt étant généreusement bas envers les classes riches autochtones ; corruption qui assure leur collaboration.
  5. Un commerce régional strictement encadré au sein de la colonie, voire parfois totalement prohibé pour réserver la production locale à la métropole, celle-ci imposant à la colonie ses propres produits manufacturés sortant des usines.

Ces mesures visaient à permettre aux capitaux des colonisateurs de s’installer dans les colonies et d’y prospérer sans le moindre risque. Sans le moindre risque signifie d’abord sans le moindre risque d’inflation. L’inflation, si elle est ravageuse pour le peuple, l’est encore d’avantage pour le capital.  Si la monnaie perd 50% de valeur via l’inflation, celui qui posséde  10 perd 5, celui qui posséde10 millions perd 5 millions. Dans l’absolu chacun a bien perdu la moitié de sa « fortune », et c’est ce qui pousse les zélotes du capitalisme à dire que ces mesures servent à protéger tout le monde. L’inflation est surtout  le pire ennemi du capital. C’est pourquoi les currency boards, tout comme les politiques de stabilité monétaire, sous couvert mensonger de justifier le développement et de protéger leurs usagers de base, sont avant tout là pour protéger le capitalisme dans ses inégalités de fortune. Nous savons déjà que sa monnaie est viciée par essence, élaborée pour son propre usage et non pour l’usage des échanges répondant aux besoins humains. Avec la mise en place d’un CBA, c’est de l’exploitation de ce vice poussée à l’extrême via la manipulation monétaire dont il est question maintenant.

Ces mesures permettaient également en derniers recours, dans le cas de crise économique locale avérée et incontournable, de laisser le temps aux capitaux de se retirer sans dommages, grâce au verrouillage total du système monétaire (ainsi à l’époque qu’une réserve de change de 100%, voire d’avantage).

La première mondialisation du commerce et de l’industrie s’achevait dans la première mondialisation de la guerre et de l’industrie de guerre. L’Europe à reconstruire, et puis le mirage d’un communisme bienfaiteur comme concurrent à l’Est, permirent aux travailleurs européens une relative sérénité au sein du capitalisme après les deux cauchemars du siècle. Mais une fois cette période passée, la reconstruction accomplie, l’URSS s’effondrant, voilà l’avidité, la soif insatiable de croissance capitaliste qui se réveille. Cet appétit retourne alors vers la mondialisation, plus que jamais, comme un alcoolique retombe toujours plus bas dans l’addiction. Encouragée vigoureusement en Europe par la classe politique française qui mit en place progressivement des grandes étapes monétaires ouvrant la voie à une discipline monétaire, en vrac : 1973 Pompidou, arrivant de la banque Rothschild, privatise la création monétaire, transférant par là même le droit de seigneuriage (rémunération de l’acte de création monétaire) de l’Etat au privé ; 1992 l’adoption du traité de Maastricht étend cette restriction à l’Europe, instaure la monnaie unique, réglemente les déficits publics, les dettes publiques, les taux d’intérêts, et interdit les dévaluations ; 2004 le Traité de Rome étoffe encore ces normes, mais est rejeté par référendum à 55% ; 2008 il est alors revoté uniquement par les députés européens sous le nom de Traité de Lisbonne et adopté à 82% de oui.

Reprenons maintenant les caractéristiques précédemment énoncées des monnaies coloniales mais dans le contexte moderne de la politique monétaire de l’Union européenne :

  1. Un taux de change fixe : le taux de conversion des monnaies historiques des pays membres de la zone Euro a été arrêté définitivement le 31 décembre 1998, 1 euro équivaut de manière irréversible à 6,55957 francs, à 1,95583 marks, à 350,740 drachmes grecs (depuis 2001) etc.
  2. Les banques centrales nationales ont l’interdiction d’émettre de la monnaie, ceci devenant la prérogative exclusive de la Banque Centrale Européenne. Or, « La manipulation des sources nationales de création monétaire centrale est à la base de la politique monétaire et, en un sens la raison d’être de l’existence de la banque centrale » (Avramov, ibid.)
  3. La BCE a la défense absolue d’accorder des prêts aux Etats membres qui sont contraint d’emprunter de l’argent sur les marchés privés (art.123). Seul l’article 122-2 du Traité de Lisbonne permet de venir en aide à des États européens en difficulté, « en cas de circonstances exceptionnelles »…
  4. La fiscalité des Etats est encore de leur ressort, mais pour peu de temps. Bruxelles travaille depuis l’origine en direction de l’établissement d’une harmonisation fiscale européenne, et se permet déjà un droit de regard.
  5. La réglementation commerciale de l’ensemble européen est en revanche majoritairement achevée, instaurant des normes très rigoureuses, imposant ses règles dans tous les domaines, par exemple dans l’agriculture avec les lois inquiétantes sur l’impossibilité de commercialiser les semences des variétés locales. C’est même désormais vers les USA avec l’opaque traité transatlantique que l’Europe projette de se tourner, unilatéralement.

Absolument tous les critères définissant ce que furent les monnaies coloniales sont réunis avec l’euro.

Et pourtant il semble manquer une chose essentielle : qui est le colonisateur ? Car il était bien distinct, identifiable, géographiquement localisable sous l’Empire britannique, alors où est-il aujourd’hui ? A cette époque le colonisateur était avant tout une nation, nation qui avait autorité sur l’argent et les banques. Or, depuis la loi de 1973, le secteur de la haute-finance et des affaires a acquis une autonomie et une influence croissantes, puisque c’est désormais lui qui finance l’Etat. Et ce secteur est l’inverse de national, il est international. Pour être exact, il est plutôt mondial, ce qui est différent : un internationalisme suppose l’existence de nations fortes et distinctes, alors que l’ambition de la finance est justement d’abolir le concept de nation en lui substituant le mondialisme. Cette communauté kleptocratique qui règne désormais en maître dans les couloirs de la politique de tout pays œuvre donc pour son propre compte. Aujourd’hui ce n’est plus une nation qui en colonise une autre : c’est le capital qui colonise son propre peuple.

Cette rigidité monétaire, si elle permet d’enrichir le riche, a évidemment des conséquences sur toute la société. « Le currency board fixe un prix-clé — le taux de change — alors que toutes les autres variables évoluent librement. L’économie ne peut s’ajuster aux chocs externes par le taux de change. Leur influence sur les agents économiques est directe. La charge de l’ajustement incombe alors au secteur réel et aux variables financières — taux d’intérêt, revenus, volumes de production, croissance de la productivité, emploi — qui sont les principaux moyens d’absorption des chocs » (Avramov, directeur de recherche au central for liberal strategies, revue de l’OFCE n°72).

Ne faut-il pas voir a posteriori dans le refus de la Grande-Bretagne d’adopter l’euro un fait révélateur ? Comme le dit encore Avramov pourtant favorable au CBA appliqué à son pays la Bulgarie (ibid.) : « le CBA a été conçu comme un choc culturelet un instrument pour imposer la discipline financière plutôt que comme un simple plan de stabilisation». Il s’inscrit dans une « stratégie du choc » (cf. N.Klein) intérieure qui consiste à « isoler l’économie de la politique » de manière irréversible, comme l’a ambitionné à la base l’école néolibérale de Chicago, et comme les traités européens y sont parvenus brillamment.
Soyons conscients que la maîtrise monétaire, le montant des impôts et des dépenses, sont des questions politiques, et non simplement techniques. Déposséder l’Etat de ces pouvoirs économiques revient à transférer également la majorité des pouvoirs pouvoirs  politiques à celui qui les acquiert. L’Etat devient de plus en plus impuissant, et cela n’échappe pas au citoyen qui délaisse la parodie démocratique qu’on lui rejoue à échéances fixes pour le tenir tranquille. L’interconnexion contemporaine des économies (ou DIPP : division internationale des processus productifs) qui est en réalité d’avantage une super-concurrence internationale qu’une collaboration fraternelle, nous laisse croire que le système est conçu foncièrement sur la « production de produits ». Alors que c’est en réalité la production de profit qui le régit. Dire que le capitalisme vise uniquement à produire du capital est une tautologie, mais la majorité n’en a pas conscience. Cela explique pourquoi les dernières années écoulées sont des années de crises où les profits financiers s’envolent malgré tout. La production de profit se fait dans des systèmes financiers auto-productifs, toujours plus autonomes, n’ayant aucun lien avec la satisfaction des besoins réels d’aucune sorte, et cela peut tenir indéfiniment. Puisqu’en transférant le pouvoir politique, c’est l’application de l’expression de la souveraineté, donc de la volonté de son peuple (qui est pourtant censée fonder une démocratie) que l’Etat a transférée, cette expression est désormais largement inutile quand elle passe par les urnes. Le peuple n’aura malheureusement pas d’autre choix que de la faire passer ailleurs, dans le cas où bien sûr il voudrait refuser la continuation du processus fondamentalement inégalitaire et idéologiquement colonialiste qui se perpétue et s’accroît.

“Permettez-moi d’émettre et de contrôler les ressources monétaires d’un pays et je me moque de celui qui écrit ses lois.” M.A. Rothschild. (1744-1812)

“Lorsqu’un gouvernement est dépendant des banquiers pour l’argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puisque la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. […] L’argent n’a pas de patrie ; les financiers n’ont pas de patriotisme et n’ont pas de décence ; leur unique objectif est le gain.” Napoléon Bonaparte (1769-1821).

« Il n’y a pas de moyen plus ingénieux et plus sûr de saper les fondement de l’ordre social que d’avilir la monnaie. Toutes les forces cachées des lois économiques œuvrent fatalement dans ce sens. » John Maynard Keynes (1883-1946)

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