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Identité culturelle européenne : décadence ou crise de la matûrité ?

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La notion d’«identité culturelle européenne», déjà en soi difficile à définir, est aujourd’hui mise à mal tant par les faits eux-mêmes (déculturation massive, multiculturalisme) que par l’idéologie du mainstream imposant à l’échelle planétaire la domination d’un unique courant, fabriqué pour être influent mais sans plus aucun rapport avec la formation (Bildung) de l’être humain, nommée en Europe « culture ». Aussi vais-je probablement soulever nombre de questions qui risquent de rester sans réponses claires et précises, rassurantes au regard de l’inquiétude légitime que peut susciter l’état actuel de l’Europe, durablement marquée par les deux guerres mondiales dont elle a été l’épicentre, et depuis lors minée par une défiance envers soi-même allant parfois jusqu’au reniement. On a le sentiment qu’à force de s’entendre dire qu’elle est « vieille », l’Europe a fini par y croire et par se comporter comme telle : « C’est une absence de sol abyssale […] qui a pris possession des Européens, une absence qui s’exprime dans l’obsession de faire bonne figure en chute libre et de maintenir, avant une fin que l’on ressent comme imminente, l’apparence de la belle vie », constate Peter Sloterdijk1.

Mais peut-on véritablement parler de « culture européenne » comme si cela allait de soi alors qu’indépendamment du multiculturalisme, de confection récente, l’Europe est de fait composée d’une mosaïque de cultures en qui s’expriment l’histoire, la sensibilité et la créativité propres à chacun des pays européens ? Quelles sont par ailleurs aujourd’hui les limites – géographiques, politiques, culturelles – d’une Europe dont la physionomie semble à la fois de plus en plus rigide, si l’on se réfère aux dictats de Bruxelles, et de plus en plus floue, indécise, incertaine dès qu’on tente de saisir quelle « identité » est encore ou sera dans le futur la sienne face aux autres continents et puissances ? C’est donc à mon sens en-deçà de ces différences qu’il faut tenter de restituer à l’Europe ce qu’elle possède en fait déjà mais dont elle semble avoir perdu la mémoire : une unité fondée non pas sur des intérêts économiques communs ou des peurs partagées, mais sur une certaine idée de la culture et surtout des comportements qu’elle implique dans l’espace public et privé ; espaces qui, pour être distincts, n’en étaient pas moins jusqu’à ces dernières décennies reliés par une exigence de cohérence et de continuité propre à l’homme cultivé. Or, un des traits de la crise actuelle est justement de brouiller les limites entre ces deux sphères.


Certaines identités seraient-elles donc plus respectables que d’autres ?

EGIL PAULSEN – « Furioso deluge » – 2013

De plus, toute réflexion sur l’identité est aujourd’hui suspectée non seulement de figer une réalité éminemment malléable, et donc évolutive, mais plus encore de favoriser le rejet de l’Autre, devenu une sorte de sur-moi rappelant en permanence à l’homme européen ses devoirs en matière d’altérité, au cas où il serait tenté de les oublier. Telle est en effet devenue, depuis la fin de la dernière guerre et la liquidation des possessions coloniales, la hantise des Européens traumatisés par l’impuissance d’une culture, parmi les plus évoluées du monde, à repousser la barbarie nazie. Un raisonnement simpliste voudrait alors qu’en débarrassant la culture européenne de toute référence identitaire et de toute attache ressemblant de près ou de loin à un enracinement; en la simplifiant à l’extrême et la rendant consommable par n’importe quel être humain, on se prémunisse contre une possible rechute de la civilisation dans l’inhumain ; personne ne sachant pour autant comment ce double déficit, en matière d’identité et de culture, pourrait se transformer en garde-fou. Je rejoins donc sur ce point Jean-François Mattéi, dont je salue ici la mémoire : « Il faut bien qu’il y ait dans la vie des cultures comme dans la vie des hommes, sauf à se perdre dans  une totale confusion, des identités vécues qui prennent conscience de ce qu’elles sont et par rapport auxquelles des altérités se définissent. […] On aura beau exalter l’Altérité aux dépens de l’Identité, on ne réussira qu’à renforcer, en inversant les rôles, l’identité de la première au détriment de l’altérité de la seconde. »2

On ne se prive pas, par contre, d’attirer l’attention des peuples européens sur leur identité économique de consommateurs, ou sur leur identité d’éco-citoyens appelés, pour un oui ou pour un non, à prendre conscience de leurs responsabilités à l’égard de la planète à l’heure même où ce sont des pays entiers qui la mettent impunément en danger. Certaines identités seraient-elles donc plus respectables que d’autres ? Parler d’identité culturelle ne serait-il qu’un dangereux archaïsme, ou l’expression d’une incurable nostalgie risquant à tout moment de réveiller le spectre du nationalisme ? Je n’en crois rien, évidemment, sauf si l’on dévalue la culture au point de n’y voir qu’une forme de conditionnement servile, mais je constate qu’il y a bel et bien là un blocage et un clivage des esprits, entretenus par les médias et face auxquels nombre d’intellectuels se montrent finalement très consensuels. À qui fera-t-on pourtant croire qu’en perdant son identité culturelle l’Europe ne perdra pas aussi son immunité et ses réflexes de survie face aux formes nouvelles de barbarie qui pourraient se manifester, et qui remettraient radicalement en cause l’idée qu’elle s’est jusqu’alors faite de l’homme et des rapports humains ?

Les Européens tiraillés entre sentiment d’usure et de fatalité 

À supposer que nous surmontions ce blocage, et parvenions à mettre en évidence l’existence d’une sorte d’invariant culturel plus ou moins commun à la plupart des pays européens – une attitude commune face à la « formation » de l’homme nommée culture, dirais-je plutôt – en quoi la crise affectant depuis quelques décennies cette identité diffère-t-elle de celle d’hier ou d’avant-hier ? Car enfin, Nietzsche parlait déjà de crise dans le dernier quart du XIXe siècle, puis d’autres illustres penseurs après lui : Paul Valéry, Thomas Mann, José Ortega Y Gasset, Julien Benda, Georges Bernanos… Est-ce donc la même crise qui se poursuit – celle du nihilisme européen selon Nietzsche – ou en est-ce une autre qui lui succède ? Qu’est-ce d’ailleurs au juste qu’une crise ? Une situation critique, à n’en pas douter, comme on le dit couramment de l’état d’un malade entre la vie et la mort. Mais si la crise où nous sommes englués paraît si difficile à juguler, c’est qu’elle présente un double visage, particulièrement déroutant pour les Européens qui y sont confrontés : une lente érosion, un épuisement sans réel espoir de guérison – une décadence, en somme – et dans le même temps la menace d’un effondrement, dramatique mais conjoncturel, comparable au fameux crack boursier de 1929 qui hante d’ailleurs les esprits. Aussi les Européens se sentent-ils tiraillés entre un sentiment d’usure et de fatalité lié à leur déjà longue histoire, et un constat d’impuissance face à un cataclysme probable qui n’atteindra certes pas qu’eux mais conforte d’ores et déjà leur résignation : si la crise est mondiale, comment une culture aussi fatiguée que la nôtre n’en ressortirait-elle pas encore plus amoindrie, encore plus ébranlée dans ses fondements déjà bien vacillants ?

Les Européens que nous sommes tendent donc à oublier qu’une crise (krisis) – du verbe grec krino signifiant juger, comparer, choisir – est une suspension temporaire d’activité permettant un discernement plus aiguisé, plus avisé. N’est-ce pas parce que les Européens manquent aujourd’hui cruellement de discernement quant à leur propre destinée que l’idée même d’Europe est en crise ? S’il est bien une crise de l’identité culturelle européenne, c’est me semble-t-il d’abord une crise du jugement, de la faculté de juger pour parler comme Kant. Je n’en veux pour preuve que la surenchère médiatique associant désormais communément jugement et discrimination, au sens le plus injurieux du terme ; et glissant ensuite directement de la discrimination à la « stigmatisation » : un terme si fort, si chargé de réminiscences religieuses aussi, qu’il bloque immédiatement toute tentative pour tenter de juger, aussi sainement que possible il va sans dire, certaines attitudes individuelles ou situations collectives auxquelles personne ne trouve au demeurant de solution.


S’enraciner dans autre chose qu’un idéal consumériste désormais mondialisé

SIMONE WEIL, fusil à l’épaule dans la colonne Durruti en 1936

Ces questions préliminaires une fois posées, sans doute faut-il tenter de leur découvrir un premier dénominateur commun qui nous serve de repère : quand nous parlons de l’Europe et quand nous évoquons les dangers qui la menacent, de l’intérieur comme de l’extérieur, à quoi refusons-nous implicitement de renoncer ? Qu’est-ce qui, dans la vision que nous nous faisons de d’Europe, est pour nous de l’ordre de l’irrenonçable ? J’emprunte ce mot peu usité à la philosophe espagnole Maria Zambrano, auteur d’un bel essai intitulé Agonie de l’Europe écrit en 1945 lors de son exil à La Havane où elle trouva refuge après avoir fui la dictature franquiste. Il est d’ailleurs probable que toute situation d’exil, surtout si elle est déterminée par le refus de l’intolérable, offre l’occasion de mieux percevoir cet « irrenonçable », et de circonscrire par là même le noyau identitaire auquel on s’est identifié de manière consciente ou inconsciente, et qui finit par devenir un point aveugle lorsqu’on vit au quotidien dans sa proximité.

C’est en revenant en Europe après son exil américain que le héros du film de Lars von Trier (Europa, 1991) mesure l’ampleur de la confusion qui s’est emparée des esprits durant la période nazie, et qui s’est semble-t-il perpétuée depuis lors indépendamment du rejet du nazisme en tant qu’idéologie. C’est également lors de son exil, en Suisse où il a trouvé refuge après avoir été déchu de la nationalité allemande, que Thomas Mann rédige en 1936 son Avertissement à l’Europe : « La crise qui menace de nous faire retourner à la barbarie a ses racines dans la générosité aveugle de ce siècle » écrit-il, parlant du XIXesiècle3. Prononcé par un ardent défenseur de la culture, et de l’humanité partout où elle est menacée, ce constat vaut d’être médité. C’est à Londres enfin, où elle a rejoint la France Libre, que la philosophe Simone Weil écrit en 1943 ce livre inclassable qu’est L’enracinement sous-titré « Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain – dont Albert Camus dira : « Il me paraît impossible en tout cas d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a défini dans L’enracinement4

Osons donc poser la question: Où en sommes-nous aujourd’hui quant au droit imprescriptible des Européens à s’enraciner dans autre chose qu’un idéal consumériste désormais mondialisé, ou qu’un humanitarisme de bon ton mais déconnecté de la réalité ? Si tout penseur digne de ce nom doit être prêt à endurer l’expatriation, comme le montrent les exemples précités, cet exil semble en train de devenir intérieur pour nombre d’Européens en perte de repères, vacillant entre une « identité nationale » frappée de suspicion, et une identité supranationale qui n’est pour l’heure qu’un cache-misère abstrait puisque c’est sous la bannière de la société marchande que s’étend à l’échelle planétaire un déracinement humain généralisé, abusivement nommé « cosmopolitisme » au regard de ce que ce terme signifiait pour les Grecs : être le citoyen d’un monde qui soit à la fois un cosmos et une polis ! Jamais autant qu’aujourd’hui ne s’est donc imposée la nécessité de dépasser, par la culture justement, l’alternative stérile entre cosmopolitisme et enracinement dont les peuples sentent d’ailleurs d’instinct qu’en la leur imposant sur de telles bases, on leur ment.

Elle-H – « Spirals » – 2011

L’Europe, une catégorie de notre sensibilité

Car avant d’être l’entité géographique, politique et économique qui a tant de mal à se construire aujourd’hui, l’Europe me semble être devenue, grâce à la culture qu’elle nous a transmise justement, une catégorie de notre sensibilité ; autant dire qu’elle induit, par son existence dans nos esprits, un type de rapport à l’espace et au temps dont nous n’avons plus conscience, sauf en nous exilant, mais qui structure implicitement notre vision du monde, oriente nos activités et nous donne, ou du moins nous donnait jusqu’alors un horizon commun : une manière particulière de percevoir la relation du proche et du lointain, de l’intimité et de l’étrangeté, de l’intelligence et de la sensibilité. Et si nous savons bien que cette manière est elle-même très diversifiée selon les contrées pouvant toutes se dire « européennes », nous en connaissons les modulations principales et sommes capables de les décliner comme autant de tonalités restituant toutes leurs nuances à l’âme et à l’esprit européens. C’est d’ailleurs ainsi que les visiteurs étrangers perçoivent spontanément l’Europe, que ses proportions géographiques leur permettent d’entrevoir comme un tout magnifiquement proportionné, équilibré jusque dans ses contrastes les plus marqués.

Ce regard porté sur l’Europe ne pourrait être aussi englobant s’il ne renvoyait à la source d’où il tire son unité, en dépit des diversités mentionnées ; et je me demande si on ne pourrait pas appliquer à l’Europe ce qu’Oswald Spengler disait du « symbole primaire » par quoi chaque culture éveille l’homme à lui-même à travers la conscience de son environnement spatial : « La première intuition de la profondeur est un acte de naissance psychique à côté de la naissance corporelle » affirmait-il en effet, qualifiant l’homme européen de « faustien » en raison de sa tension d’esprit « vers le lointain, vers l’au-delà, vers l’avenir »5, et pour tout dire vers l’infini. L’invention de la perspective géométrique aurait-elle revêtu en Europe une telle importance si l’esprit européen ne s’était reconnu, à partir du XVIe siècle tout au moins, dans cette reconfiguration du proche et du lointain ? Cela dit, je reste persuadée qu’une part non moins importante de l’héritage culturel européen n’a cessé de se démarquer de ce regard « faustien », aujourd’hui assumé par une hyper modernité devenue cosmopolite mais en décalage de plus en plus flagrant avec les préoccupations « de terrain » qui sont celles de la plupart des Européens. Comment construire l’Europe, ou au moins ne pas la détruire, sans devoir reconnaître dans cette tension entre deux types de regards le moteur même du génie créateur européen ?

Encore faut-il accepter l’idée qu’il n’y a pas d’homme-en-soi, hormis dans le cerveau surmené des idéologues, mais un façonnage culturel de l’humain ; et j’ai montré dans Des héritiers sans passécombien le génie européen semble avoir justement trouvé là une mesure à nulle autre pareille entre formation de la personnalité individuelle et ouverture à l’universel. Je pense même pouvoir dire, sans rien concéder à un déterminisme réducteur, qu’un tel sens de la mesure n’aurait probablement pu exister sous d’autres cieux, d’autres lumières, d’autres espaces que ceux du « petit cap du continent asiatique » (Valéry) nommé Europe. D’où ma question : L’Europe est-elle en train de perdre la mesure qui lui était propre, et avec elle l’équilibre que nous enviaient jusqu’alors les habitants des autres continents ? La perdre du fait du nivellement culturel imposé par la mondialisation d’une part, et de la saturation de ses capacités d’adaptation, d’assimilation, d’intégration. C’est donc bien le rapport du Même et de l’Autre qui est en train de se jouer en Europe, mais qu’adviendra-t-il de l’altérité si elle ne trouve plus aucun pôle de référence à peu près stable par rapport à quoi se situer ?

Personne ne songerait cependant à contester que l’Europe, telle que nous la connaissons aujourd’hui, s’est pour une part au moins façonnée à partir d’éléments étrangers qu’elle a su assimiler, transformer, incorporer à une réalité culturelle nouvelle en constante évolution.

Paul Valéry en dénombrait trois principaux –grec, romain et chrétien– et voyait en eux les repères permettant de distinguer ce qui est européen et ce qui ne l’est pas : « Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne », disait-il 7. Partageons-nous encore une telle certitude, par ailleurs fondée sur la souveraineté reconnue à l’esprit ? Une souveraineté faite d’indépendance, d’insoumission mais aussi d’inquiétude ; d’une insatisfaction permanente et d’une volonté de puissance pouvant aller jusqu’à la violence : un « idéalisme héroïque », disait Maria Zambrano. Quoi qu’il en soit, les critères selon lesquels définir l’esprit en ce qu’il a d’européen paraissaient relativement précis à Paul Valéry et à nombre de ses contemporains, car indéniables historiquement et culturellement parlant. C’est aussi pourquoi son analyse de la « crise de l’esprit » pouvait s’adosser à ces certitudes, et nous paraît rétrospectivement d’une lumineuse clarté au regard des verdicts hasardeux et souvent résignés qu’on nous impose aujourd’hui quant au destin européen : l’Europe aurait fait son temps, et serait de surcroît responsable de son propre déclin.

Loin de moi la pensée de classer dans cette catégorie l’ouvrage de Rémi Brague Europe, la voie romaine (1992), qui toutefois ne me convainc pas en tous points. Reprenant à son compte la triple origine de la culture européenne énoncée par Valéry, Brague tend en effet à privilégier la « romanité » comme si c’était elle qui avait couronné les deux autres influences et véritablement unifié ce que nous appelons aujourd’hui l’Europe. Mais il est un autre aspect de son analyse qui concerne encore davantage les Européens d’aujourd’hui en ce qu’il les dépossède de toute identité autre que celle, paradoxale, de tenir d’ailleurs ce qui leur semble à tort le plus propre; comme si l’Europe n’était finalement et n’avait jamais été qu’un laboratoire de transformation des particularités en universalité, à quoi tout être humain pourrait dès lors prétendre accéder. Ce qui est vrai pour les sciences ou le droit – pensons aux fameux Droits de l’Homme ! – l’est-il pour cette réalité infiniment plus large et complexe qu’on nomme « culture » ?

Reconnaître  à tout individu et à tout peuple le droit légitime de s’identifier

Elle-H -« Systems » – 2011

Si l’Europe a fait montre au cours de son histoire de ses exceptionnelles capacités d’assimilation, et si elle a incontestablement fabriqué, à partir d’apports étrangers, une universalité offerte en modèle à l’humanité, elle a aussi façonné, en travaillant la terre, des paysages d’une extrême diversité, construit des édifices d’une stupéfiante beauté, et su se donner un art de vivre qui n’appartient qu’à elle même s’il n’a aucun titre à se dire supérieur aux modes de vie pratiqués ailleurs : « Le nom d’Europe désigne une région du monde dans laquelle, d’une manière indiscutablement singulière, on s’est interrogé sur la vérité et la qualité de la vie », écrit Peter Sloterdijk8. Je rejoins donc sur ce point Valéry s’interrogeant : « Mais l’Esprit européen, – ou du moins ce qu’il contient de plus précieux, – est-il totalement diffusible ? »9

À cela je réponds non, car c’est aussi ce quelque chose d’irréductible que viennent chercher en Europe ceux qui, n’étant pas Européens, se comportent en amis sincères de l’européanité. Je refuse donc l’idée, devenue suicidaire dans le contexte actuel, selon laquelle l’Europe ne pourrait être définie que par l’extériorité qui l’aurait constituée, et vers laquelle elle devrait indéfiniment se tourner afin de restituer ce qui lui a été donné : « La culture européenne ne peut en effet jamais être « la mienne », puisqu’elle n’est rien d’autre que le chemin qui mène à une source étrangère », conclut Rémi Brague10. L’Europe est-elle d’ailleurs la seule, parmi d’autres confédérations, à s’être à ce point endettée culturellement qu’elle ne puisse prétendre faire « siens » ces apports étrangers ? C’est tout le processus de culture qui risque d’être frappé de stérilité si l’on ne reconnaît pas à tout individu et à tout peuple le droit légitime de s’identifier, grâce à l’effort des générations successives, à ce qu’il est parvenu à « s’approprier », sans que ce terme soit forcément assorti de connotations péjoratives ou dangereusement possessives. C’est peut-être même dans ce tour de force que s’est le mieux exprimé, aux moments les plus féconds de son histoire, le génie européen : faire de la culture des spécificités – locales, territoriales, climatiques, psychologiques – le tremplin d’une formidable réflexion sur l’homme, qui n’accède jamais à l’universel sans d’être auparavant affiné, cultivé, dans les limites de ce que le destin lui a donné en partage mais à quoi la culture lui permettra aussi de ne pas rester inféodé.

S’il est néanmoins si difficile de définir ce qu’est au juste l’identité culturelle européenne autrement qu’en référence à ce double vecteur extériorité / universalité, c’est aussi que l’Europe a été le fer de lance de la rupture avec le passé effectuée au nom de cet idéal aux arêtes vives mais aux contours incertains nommé « modernité ». C’est en effet au « monde moderne » que l’on est tenté d’identifier l’Europe, exportant aux quatre coins de la planète cet idéal de vie et de pensée que rejettent aujourd’hui nombre de peuples non-européens soucieux, justement, de préserver leur identité et prêts, pour cela, à jouer la carte de la tradition contre celle de la modernité. Aussi faudrait-il se demander jusqu’à quel point l’Europe actuelle s’identifie encore avec la modernité qu’elle a inventée et largement exportée. Un décalage se fait à mon sens d’ores et déjà sentir entre l’image qu’on lui renvoie à ce propos d’elle-même et l’état présent de sa réflexion, pour une part au moins engagée au nom du vieil idéal de lucidité et de culture qui fait tout autant partie de son patrimoine que l’exportation de l’universel. C’est à ce que cet idéal ne s’étiole pas que les derniers Européens cultivés devraient veiller.


Se défaire de la rengaine fataliste qu’on nous assène quotidiennement

Être Européen n’est en tout cas plus la manière exemplaire d’être moderne, postmoderne ou hypermoderne comme on voudra. D’autres contrées ont pris le relais, et la cote des œuvres d’art contemporain se décide désormais à New York ou à Shanghai plutôt qu’à Paris. Mais au lieu de déplorer que l’Europe soit désormais « dépassée » par le mouvement novateur qu’elle a elle-même initié, mieux vaudrait se demander si, méditant comme elle le fait depuis plus d’un siècle sur sa « décadence » réelle ou supposée, elle n’a pas pris une longueur d’avance en terme non plus de modernité, mais de maturité. Qui sait si le dernier défi en date qu’elle est capable de se lancer à elle-même – et le dernier avatar de la « crise de l’esprit » analysée par Valéry – se sera pas de profiter de la crise qui la met apparemment sur la touche pour repenser les fondements de la posture à laquelle on l’a identifiée: qu’on la nomme «regard transcendantal » comme Jean-François Mattéi, ou « mytho-motricité » comme Peter Sloterdijk.

J’en reviens donc à la question : y a-t-il ou non continuité entre la crise d’hier, telle qu’elle a été décrite avec une belle unanimité par la plupart des grands penseurs européens dans l’entre-deux-Guerres, et celle d’aujourd’hui dont on nous dit qu’elle confirme le déclin inéluctable de l’Europe ? La réponse ne peut qu’être nuancée, vous vous en doutez. La continuité est frappante dès qu’on s’intéresse de plus près à certaines des manifestations de la « crise de l’esprit » si remarquablement décrite par Valéry, qui tend d’ailleurs à y voir l’expression même de la modernité : « L’homme moderne s’enivre de dissipation » écrivait-il en 1932, rendant d’ores et déjà perceptible ce qui saute aujourd’hui aux yeux : que l’homme moderne voue en effet un culte idolâtre à « l’énergie », quitte à en être intoxiqué et à bientôt ressentir la très paradoxale « monotonie de la nouveauté »11. Entrons plus avant dans les détails, et la continuité devient encore plus parlante : détérioration du rapport au langage, dispersion, désordre mental, futilité des préoccupations… Quand Jan Huizinga forge dans les années 1930, pour décrire cette situation nouvelle, le terme de « puérilisme »12, on croit déjà entendre Philippe Murray décrivant Festivus Festivus au cours de ses entretiens avec Élisabeth Lévy. Lorsque Maria Zambrano constate l’émergence d’une nouvelle attitude de l’Européen et parle à ce propos de « servilité devant les faits, les faits atomisés », l’écho est immédiat dans la rengaine fataliste qu’on nous assène quotidiennement : Que faire ? On n’y peut rien… et d’ailleurs il en a toujours été ainsi, etc.

Quand Valéry déplore que l’école soit concurrencée par trop de sources de savoir pour conserver son autorité, c’est la situation catastrophique des établissements scolaires français qui nous semble décrite et c’est, plus largement, la débâcle culturelle actuelle qui déjà se profile dans certaines de ses prémisses, énoncées par Thomas Mann : « Les jeunes ignorent la culture dans son sens le plus élevé, le plus profond. Ils ignorent ce qu’est travailler à soi- même. Ils ne savent plus rien de la responsabilité individuelle, et trouvent toutes leurs commodités dans la vie collective. La vie collective, comparée à la vie individuelle, est la sphère de la facilité. Facilité qui va jusqu’aux pires abandons. Cette génération ne désire que prendre congé à jamais de son propre moi. Ce qu’elle veut, ce qu’elle aime, c’est l’ivresse »13. Tout semble donc prêt, dès les années 1930, pour accueillir les « réseaux sociaux » dans les mailles desquels des millions d’adolescents dilapident aujourd’hui leur temps, leur concentration d’esprit, leur santé et leur réputation parfois.

Que de différences pourtant sous d’indéniables continuités entre hier et aujourd’hui ! On pensait en effet dans l’entre-deux-Guerres pouvoir imputer la crise de la conscience et de la culture européennes à la montée en puissance des masses, animées par une aspiration légitime à la culture ne pouvant que fragiliser l’image élitiste qu’on s’en était jusqu’alors faite. On aimerait donc savoir si l’inquiétude des grands penseurs européens face à ce phénomène n’était qu’un préjugé de classe, fort heureusement surmonté par la démocratisation de la culture ; et surtout ce qu’il est advenu des masses, passées semble-t-il à la trappe en même temps que d’autres réalités jugées depuis lors inexistantes ou infâmantes. Le terme lui-même ne faisait-il donc qu’exprimer le désarroi éprouvé par les élites face à cette onde de choc qu’est la « révolte des masses » (Ortega Y Gasset) ? En bref, s’agit-il là d’une défaite définitive de la culture dont les aspirations les plus hautes seraient devenues inaccessibles au plus grand nombre, ou tout au contraire d’une élévation si incontestable du niveau général des esprits que la référence aux masses deviendrait quasiment injurieuse ?


Que les Européens retrouvent confiance en leur destin commun

« Quiconque veut vraiment devenir philosophe devra «une fois dans sa vie» se replier sur soi-même et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu’ici et tenter de les reconstruire. » EDMUND HUSSERL

Mais il y a plus grave, plus décisif aussi quant à une éventuelle sortie de crise. Il y a la confiance que l’on mettait encore, au début du XXe siècle, dans les ressources inépuisables de l’esprit alors même qu’on le savait en crise, en Europe tout au moins. Ce qui est manifeste dans les proclamations de Valéry est tout aussi présent, ou au moins sous-jacent, chez les penseurs qui lui sont contemporains : l’esprit ne saurait vraiment décliner, et encore moins mourir. Les convulsions qui sont présentement les siennes attestent d’une vie qui lui est propre et qui inclut cette lutte intestine, ces contradictions intimes, cette mésentente de soi à soi dont le Journal de Gide est l’éclatant témoignage, parmi d’autres documents d’époque. Ni le « désordre de notre époque mentale » sur quoi insiste tant Valéry, ni la confusion et la démoralisation qui s’ensuivent ne sauraient entamer la certitude que l’esprit régénère et finalement guérit ce qu’il a détruit. C’est donc l’époque tout entière qui, dira Thomas Mann, se trouve « prise dans les douleurs de la transition »14. Une époque en train d’accoucher du futur, en somme, mais d’un futur qui, étant radicalement nouveau suppose-t-on, aggrave les douleurs ordinaires de l’enfantement.

D’où le recours à des métaphores à première vue surprenantes, et qu’on croyait d’un autre âge : celle du phénix renaissant de ses cendres par exemple, par quoi Husserl clôt sa méditation sur « La crise des sciences européennes et la philosophie » (1936) ; ou celle, plus parlante encore, utilisée par Valéry à propos des pouvoirs quasi miraculeux de l’esprit : « Il est une véritable pierre philosophale, un agent de transmutation de toutes choses matérielles et spirituelles. »15 Qui oserait encore parler ainsi ? On mesure alors tout ce qui sépare l’Europe actuelle de cette vision à la fois très lucide et très créatrice de la vie de l’esprit, sous-tendant toutes les autres opérations par quoi se régénère au jour le jour une culture : le travail, les liens sociaux, l’idée qu’une collectivité se fait de son avenir commun, etc. Pour avoir été le « continent-mère de la modernité », comme dit Sloterdijk ; et pour avoir été le laboratoire où la vie de l’esprit a connu ses tourments les plus sombres, l’Europe ne pourrait-elle se montrer capable de vivre son apparent déclin comme le signe avant-coureur d’une nouvelle métamorphose ? En quoi cette vérité d’hier se pourrait-elle être celle de demain, si tant est que les Européens retrouvent confiance en leur destin commun ?

Toute situation de crise a il est vrai ceci de dangereux, surtout si elle s’éternise, qu’elle anesthésie, émousse jour après jour le désir d’en sortir. Si la crise actuelle est aussi grave – je ne parle pas seulement de sa dimension économique, mais de la passivité désenchantée qu’elle suscite dans les esprits – c’est qu’elle ne peut plus être perçue comme une difficile mais prometteuse transition car personne n’est capable d’indiquer vers quoi pourrait avoir lieu ce transit. En bref, quand c’est l’idéologie moderniste du progrès qui fait faillite, à qui fera-t-on croire qu’on ne s’achemine pas, de crise en crise, vers une inéluctable régression ? La plus grosse difficulté est pourtant là : dans la capacité des Européens à reconvertir cette relative faillite en transition, non pas vers le même projet, retrouvant comme par miracle un second souffle, mais vers une réappropriation de ce qui, dans l’héritage culturel européen, permettrait la métamorphose envisagée par Nietzsche : « L’Europe est une malade qui doit une suprême reconnaissance à son incurabilité et à l’éternelle métamorphose de sa souffrance: ces situations, ces dangers, ces douleurs et ces expédients par leur renouvellement incessant ont fini par provoquer cette irascibilité intellectuelle qui est presque autant que du génie, et en tout cas la mère de tout génie. »16


Schiller ou le bréviaire de l’Européen cultivé de demain

Il ne s’agirait plus en tout cas pour l’Europe d’être à tout prix « moderne » puisque d’autres pays ont pris le relais et vivent à leur tour cette crise d’adolescence de l’esprit, de plus en plus risquée d’ailleurs puisqu’on sait moins que jamais jusqu’où l’appétit de nouveauté propre aux Temps modernes va conduire l’humanité enrôlée sous sa bannière. S’agit-il même encore, pour l’Europe actuelle, d’exporter l’universel? Des instances internationales sont désormais là pour ça, du moins en principe, qui auront tôt ou tard à s’interroger sur la meilleure manière de gérer, à l’échelle planétaire, la remontée des particularismes culturels et le refus, clairement affiché par certains peuples, de vivre sous la loi d’une universalité qui ferait implicitement d’eux des « Européens ». Peut-être le temps est- il donc venu pour l’Europe de prendre au mot ou au moins à demi-mot ceux qui la disent « vieille », et d’assumer la vertu de sagesse reconnue par la vox populi à la vieillesse.

Disant cela, je ne pense pas seulement au rôle d’arbitre, de conseillère avisée qu’on pourrait être tenté de lui faire jouer tant en raison de sa vieillesse présumée que du sens de la mesure caractérisant les périodes les plus florissantes de sa culture. Je pense à une attitude plus exemplaire encore qui concerne son rapport au passé et à ce patrimoine d’une exceptionnelle diversité, et qualité, que tout être humain sur cette terre aurait désormais le droit de s’approprier sauf…les Européens eux-mêmes, tout juste promus au rang de gardiens de musée, voire de guides touristiques pour clients étrangers fortunés. C’est le rapport des Européens à leur propre culture qui est en crise puisque, tandis qu’on « muséifie » de manière extrêmement professionnelle le patrimoine, le rendant ainsi accessible à tout un chacun, on s’emploie à en relativiser à tout prix la portée culturelle et plus encore spirituelle susceptible de toucher un public plus spécifiquement européen.

Cherchant à définir l’esprit européen, Paul Claudel disait qu’il se caractérise par « un état général d’alerte et de mobilisation des cœurs et des esprits » 17. Une telle mobilisation a longtemps répondu à l’appel de la surenchère progressiste – toujours au-delà, encore davantage – exaltant cette vertu moderne par excellence qu’est la curiosité s’esprit. Il est donc grand temps – et ce sera ma conclusion – que les Européens réapprennent, sans mauvaise conscience, à se réapproprier leur propre culture qui n’inclut pas seulement, vous l’aurez compris, les œuvres de grande valeur conservées dans les musées d’Europe mais un savoir-faire et un savoir-être au quotidien dont la perte ferait de nous à la fois des sauvages et des barbares, pour reprendre une distinction de Schiller dont les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1785) mériteraient à cet égard de redevenir le bréviaire de l’Européen cultivé de demain.

Françoise Bonardel  (professeur de philosophie des religions à la Sorbonne)
Colloque Europe-marché ou Europe-Puissance 26 avril 2014

1. Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille, trad. O. Mannoni, Paris, Mille et une nuits, 2003, p. 31.

2. Jean-François Mattéi, Le regard vide, Paris, Fayard, 2007, p. 262.

3. Thomas Mann, Avertissement à l’Europe, op. cit., p. 33.

4. Albert Camus dans Simone Weil, Œuvres, Paris, Gallimard (« Quarto »), 1999, p. 1264.

5. Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident, trad. M. Tazerout, Paris, Gallimard, 1948, t.1, p. 172, 174.

6. Paru aux Éditions de la Transparence en mars 2010.

7. Paul Valéry, « La crise de l’esprit », Variété I et II, Paris, Gallimard (« Folio essais »), 1998, p. 50.

8. Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille, op. cit., p. 88-89.

9. Paul Valéry, op. cit, p. 30.

10. Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Paris, Gallimard (« Folio essais »), 1999, p. 173.

11. Paul Valéry, « Le bilan de l’intelligence », Variété III, Paris, Gallimard (« Folio essais »), 1963, p. 282, 302.

12. Johan Huizinga, Incertitudes, trad. J. Roebroek, Paris, Librairie de Médicis, 1939, p. 168-180.

13. Thomas Mann, Avertissement à l’Europe, op. cit., p. 30.

14. Thomas Mann, Être écrivain allemand à notre époque, trad. D. Daun, Paris, Gallimard (« Arcades »), 1996, p. 225.

15. Paul Valéry, « La politique de l’esprit », Variété III, op. cit., p. 218.

16. Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes t. V, Le Gai Savoir, trad. P. Klossowski, Paris, Gallimard, 1982, p. 75 (§ 24).

17. Paul Claudel, « L’esprit européen », Œuvres en prose, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 1310.

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