Le banc du village

le pouvoir, c'est de s'asseoir

Face à la technique

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Toute critique n’a de sens qu’en tant qu’elle peut (tout au moins potentiellement) s’articuler sur des pratiques militantes permettant d’imaginer une transformation du monde. Les critiques de la technique ont donné lieu à des attitudes radicalement différentes. Cet article se propose d’en décrire quelques-unes, des plus réactionnaires aux plus alternatives, en passant par des degrés divers d’activisme et de passivité.

Les critiques de la technique ont cette particularité qu’elles ont souvent donné lieu à des attitudes ambivalentes. Si Martin Heidegger est critiquable sur bien des points (à commencer par son adhésion au national-socialisme), son attitude au sujet de la technique est fort intéressante, en ce qu’elle nous montre clairement quels peuvent être les conséquences et les dangers d’une pensée radicale en la matière. Si lui-même ne formulait pas l’alternative ainsi, on peut cependant dégager a posteriori trois pistes qui l’ont plus ou moins séduit à différents moments de sa vie. Face à une critique qui voit dans le machinisme contemporain l’apogée de la domination instrumentale, on peut tout d’abord être tenté de contenir cette déferlante, c’est-à-dire de vouloir contrôler la technique pour l’infléchir, ou même la transformer radicalement. Mais Heidegger montre que l’essence de la technique, l’arraisonnement, n’est rien d’autre que l’essence même de la volonté de maîtrise, de l’emprise rationnelle sur le monde. Comment peut-on penser contrôler ce qui est l’essence même de la maîtrise, comment peut-on penser maîtriser la maîtrise la plus aboutie ? Cette première « solution », qui s’apparente fort aux différents « comités d’éthique » (visant à réguler positivement le développement technique) que l’on voit fleurir aujourd’hui, ne peut qu’apparaître naïve et inutile. Face à cette critique radicale de la technique, qui voit dans cette dernière l’essence même de la domination, de l’aliénation humaine, en ce qu’elle dépossède l’être humain de son être propre, deux solutions sont encore pensables. La première est celle de la réaction, du passéisme figé nourrissant une nostalgie amère pour un âge d’or perdu et fantasmé. Ce sera celle du nazisme, qu’empruntera Heidegger, du culte voué aux antiques statues grecques, de cette nostalgie pour une époque où la Culture existait vraiment, où l’Art n’était pas technicien, où le monde était différent. On ne sait malheureusement que trop où mène ce genre de considérations. La nostalgie d’un passé fantasmé est le terreau sur lequel les nationalismes les plus durs peuvent s’ériger. La dernière solution, qui n’en est pas non plus vraiment une, est l’attentisme, l’invitation à ne rien faire. Sur la fin de sa vie, Heidegger prononce ces paroles : « seul un dieu peut encore nous sauver ». 

 

Refuser l’autonomie totale de la technique

Trois culs-de-sac, trois impasses. Andrew Feenbeg théorise cette incapacité à penser une sortie du système technicien. Pour lui, toute théorie qui conceptualise la technique comme totalement autonome ne peut qu’aboutir, au mieux, à une passivité totale. Si la technique est mauvaise et qu’elle est totalement autonome, alors que peut-on faire ? Rien, répond-il implacablement. C’est la raison pour laquelle il défend une version plus « sociale » de la technique : dans la lignée d’un Marcuse ou même d’un Foucault, il pense qu’il faut identifier les interactions sociales qui permettent aux techniques d’émerger et de fonctionner. Feenberg refuse l’autonomie totale de la technique. Si des mécanismes de pouvoir sont à l’origine du développement social de chaque technique, il faut les identifier, éventuellement les combattre, et peut-être même les renverser. Si la sphère technique (comme l’économique ou le politique) peut être une dimension de notre société, il faut refuser de la considérer comme totalement indépendante de ses soeurs, et donc influer et lutter au sein de celle-ci, au même titre qu’au sein de la sphère économique ou politique. On peut même renouer avec les analyses de Marcuse, qui prônait un changement radical et révolutionnaire pour mettre à bas la société rationnellement technicienne et totalitaire qui se profilait alors.

 

Quelle technique voulons-nous ?

Il serait stupide de se positionner en « anti-technique ». La technique est constitutive de l’humain. La question est de savoir quelle technique nous voulons. Quelle technique pour quelle société ? Dans cette partie, nous souhaitons dégager des principes et des pistes pour lutter contre la domination technicienne. Une première définition est proposée par Bertrand Louart. Il parle d’une « réappropriation des arts, des sciences et des métiers ». Selon lui « Une réappropriation devrait d’abord avoir cette dimension politique : son but est la maîtrise des humains sur leurs propres activités et créations, la domination de la société sur sa technique et son économie. […] Savoir et comprendre ce que nous faisons : tel pourrait-être en résumé le thème central de cette démarche de réappropriation ». Il s’agit également de mettre en place des technologies permettant l’autonomie de chacun par rapport aux grands ensembles (étatiques ou économiques), ce que définit très bien Ingmar Granstedt : lui, parle d’autonomie conviviale. Il nous faut, pour sortir de l’impasse industrielle, découvrir d’autres moyens de produire : «Une manière fondée sur les capacités qu’a chaque personne, homme ou femme, d’agir elle-même, d’utiliser elle-même les possibilités offertes par son environnement naturel, technique et culturel pour prendre soin d’elle-même et de ses proches. Réhabiliter et recouvrer cette manière-là de produire suppose de désindustrialiser très largement l’économie pour réoutiller les gens là où ils vivent, dans leur commune, leur quartier, leur immeuble. Cela suppose de réorienter sciences et techniques vers la création d’outils adaptés à l’action autonome des gens. Il faut sortir de cette vision du progrès fondée uniquement sur la concentration et la puissance.» Pour définir ces technologies de façon positive (et non pas ce qu’elles ne doivent pas être), Ivan Illitch nous parle d’activités vernaculaires : « Il nous faut un mot simple, direct, pour désigner les activités des gens lorsqu’ils ne sont pas motivés par des idées d’échange, un mot qualifiant les actions autonomes, hors marché, au moyen desquelles les gens satisfont leurs besoins quotidienspar des actions échappant par leur nature même, au contrôle bureaucratique, satisfaisant des besoins auxquels par ce processus même, elles donnent leur forme spécifique […] ce terme doit être assez large pour désigner de façon adéquate la préparation des repas et la formation du langage, l’enfantement et le divertissement, sans évoquer pour autant une activité privée parente des travaux ménagers de la femme moderne, un hobby ou une démarche primitive irrationnelle. Nous ne disposons pas d’un tel adjectif. Mais vernaculaire peut convenir. »

 

Une technique à taille humaine

Un critère essentiel apparaît : la taille. Celui-ci est évoqué par plusieurs personnes. Theodore Kazincsky (connu également sous le nom de Unabomber) oppose les technologies de taille communautaire aux technologies industrielles : « Nous distinguons deux types de technologie : la technologie à petite échelle, mise en œuvre par des communautés restreintes, sans aides extérieures, et la technologie qui implique l’existence de structures sociales organisées à grande échelle. […] pour l’essentiel, la technologie élaborée depuis la révolution industrielle est une technologie qui implique l’existence d’une organisation à grande échelle. Prenez l’exemple du réfrigérateur. Il serait pratiquement impossible à une poignée d’artisans locaux d’en construire un sans disposer de pièces usinées ou de l’outillage de l’ère post-industrielle. Si par miracle ils y parvenaient, cela ne leur servirait à rien sans une production régulière d’électricité. Ils devraient donc construire un barrage sur une rivière ainsi qu’un générateur, ce dernier nécessitant beaucoup de fils de cuivre. Imaginez ces artisans en train de fabriquer ces fils sans machines modernes. Et où trouveraient-ils le gaz pour la réfrigération ? Il leur serait beaucoup plus facile de conserver la nourriture dans la saumure ou en la séchant comme cela se faisait avant l’invention du réfrigérateur. » Si l’on peut être plus critique quant aux solutions avancées pour conserver les aliments, cet extrait à le mérite de bien montrer comment le système industriel est un tout. Il faut donc des réponses politiques et ne pas tomber dans le piège des solutions individuelles. Dans une perspective libertaire, cette distinction paraît un peu plus nécessaire : « L’anarchiste recherche lui aussi le pouvoir mais un pouvoir exercé par les individus ou les petits groupes ; il veut qu’ils puissent maîtriser leurs conditions d’existence. Il s’oppose à la technologie parce qu’elle rend les petits groupes dépendant des organisations. […] Plus généralement, l’autonomie locale augmentera peu à peu, parce que faute de technologie avancée, il sera plus difficile aux gouvernements et aux grandes organisations de contrôler les communautés locales. » Dans son livre Small is beautiful, E.F. Schumacher pose également la question de la taille des réalisations technologiques et milite pour une société à la mesure de l’être humain. Il oppose un système de production de masse et le système de production par les masses. Le premier « repose sur une technologie sophistiquée, très gourmande en capital, tributaire d’une forte consommation d’énergie et qui fait économie du travail manuel de l’être humain, et présuppose que l’on soit déjà riche car on a besoin d’un fort investissement pour établir un seul poste de travail. Le système de production par les masses mobilise lui les ressources propres à l’être humain : leur esprit éclairé et leurs mains expertes. Elle favorise la décentralisation et la démocratie directe. Elle se propose de servir l’être humain au lieu d’en faire l’esclave des machines ». Comment avancer ? La réappropriation, précise Bertrand Louart, est « une démarche expérimentale et critique ». C’est cette double dimension qui permet de donner une perspective politique à la réappropriation : « Ainsi, à partir de la mise en commun, de l’analyse des expériences, il devient possible de dépasser les limitations de chaque expérience particulière, de développer une critique plus précise et, progressivement de constituer un espace public où puisse s’élaborer d’autres pratiques ». On ne commence pas de zéro : des pratiques dites « alternatives » existent déjà dans différents domaines (alimentation, énergie, habitat, santé, démocratie directe,…). Il faut pouvoir les relier afin de leur donner une perspective politique plus profonde et clairement « anti-industrielle ».

 

Pirouli

 

Claude Lorrain, "Paysage pastoral", 1644

Claude Lorrain, « Paysage pastoral », 1644

 

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