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Clifford Conner : Histoire populaire des sciences (préface)

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Préface qui donne le ton de cet ouvrage de Clifford D. Conner de 2005 (2011 en France) :histoire-populaire-des-sciences-de-clifford-d-conner-livre-895881221_ML

Paru en français en 2002 aux éditions Agone, Une histoire populaire des États-Unis a rencontré un vif succès. Howard Zinn y raconte l’histoire de la première puissance mondiale, pas celle des vainqueurs mais celle de tous ceux qui subirent et durent combat­tre le « rêve américain » : Indiens, esclaves, ouvriers, syndicalistes… Le mythe y est minutieusement démonté.

Fidèle à cette entreprise de critique de l’histoire officielle et de réhabilitation du rôle des gens « ordinaires », Clifford Conner s’atta­que à l’histoire des sciences dans le présent ouvrage. Howard Zinn, qui le connaissait bien, lui apporta son soutien, car il jugeait que son travail « présente des données historiques étonnantes et inédites qui devraient provoquer un certain émoi dans les bastions de l’or­thodoxie». Peu de temps avant son décès, Zinn avait d’ailleurs exprimé le souhait d’écrire la préface de la présente édition.

Howard Zinn appréciait « le regard neuf et délicieusement rafraî­chissant» de l’Histoire populaire des sciences. En effet, Clifford Conner y fait preuve d’une grande érudition : il traque dans les moindres détails l’origine de chacune des grandes «découvertes» scientifiques (qui en sont rarement à proprement parler) que l’on rattache invariablement à quelque «grand homme», et montre combien la plupart des connaissances ayant réellement compté sont en réalité presque toujours le fruit de techniques et de savoirs collectifs -des savoir-faire populaires, par essence culturellement intégrés et partagés. Jusqu’au jour où une caste en devenir, les mal nommés savants (ceux que le XIXe siècle industriel et capitaliste appellera scientifiques), tente de monopoliser l’accès aux connais­sances et revendique la paternité de tout savoir légitime.

Mais le mérite de ce livre ne peut pas être réduit à la réhabilita­tion de groupes sociaux oubliés par l’histoire officielle. La question «qui a produit le savoir?» ne suffit pas. Il faut aussi comprendre que les bénéficiaires de ce savoir varient en fonction de ses producteurs. Pour le dire autrement, quand techniques et connaissances sont entremêlées dans les pratiques quotidiennes des peuples, les savoirs ne sont pas les mêmes (et ils n’engendrent pas le même monde) que lorsqu’ils sont produits en vue de l’ascension sociale et de la gloire des savants, ou pour le bénéfice de leurs commanditaires. Cette spoliation des savoirs populaires par les scientifiques et les entrepreneurs a créé un monde où l’industrie prime sur le bien-être et la liberté des peuples: des généticiens expliquent le bien-fondé des OGM aux paysans récalcitrants, l’Académie de médecine défend pendant plus d’un siècle l’innocuité de l’amiante, les experts des laboratoires prescrivent du Mediator à leurs clients, les informaticiens détruisent à grands coups de révolution high-tech le lien social, etc.

Clifford Conner tisse donc, en filigrane de son œuvre d’historien, une réflexion sur les conséquences politiques du mode de production social des connaissances humaines. Les artisans révoltés, les guérisseuses pourchassées, les paysans exploités… -c’est- à-dire les colonisés d’ici- tout autant que les esclaves, aborigènes et autres colonisés de là-bas, sont les véritables découvreurs des Temps modernes : l’oubli même de cette histoire est l’indice exact d’une recomposition matérielle et spirituelle sans précédent, qui court de la Révolution scientifique du XVIIe siècle à la révolution industrielle du XIXe siècle. Cette recomposition a d’ailleurs donné naissance à un lieu social inédit, depuis lequel il est dès lors légitime de s’accaparer et de transformer la totalité des savoirs humains afin d’en faire des instruments au service de la domination des travailleurs et des peuples. Cet espace social, une fois épuré de son passé populaire, n’est autre que ce que l’on rassemble aujourd’hui sous le terme générique de science, au singulier et se trouve désormais être l’apanage des chercheurs, ingénieurs et autres experts qui prétendent ainsi détenir le monopole de la vérité sur le monde -voire, ce qui est plus grave encore, sur nos vies.

Les chapitres incisifs de Conner sur la Révolution scientifique et ses bénéficiaires révèlent les débuts de la construction politique de l’expertise en tant que dépossession des savoirs et savoir-faire artisanaux et populaires. Or, c’est de cette dépossession qu’émerge la prolétarisation massive -que l’auteur dépeint rapidement dans son chapitre intitulé «L’alliance de la science et du capital»- orchestrée main dans la main par les ingénieurs et les capitaines d’industrie deux siècles plus tard. En tant que systéma­tisation savante et industrielle des connaissances populaires en vue de leur intégration au sein des machines, la prolétarisation est donc la continuation directe de la révolution scientifique.

Loin d’avoir été des travailleurs stupides et routiniers, les arti­sans de toutes les époques se sont toujours préoccupés de théori­ser leur expérience, et les scientifiques n’ont pu rationaliser le monde sans s’abreuver à leur source, sans piller les connaissances accumulées pendant plusieurs millénaires. Loin d’être socialement comparables aux connaissances du passé, les découvertes de la science contemporaine ont pour objet de s’insérer dans un monde industriel, dont les principes directeurs sont tout autant le profit économique que le fantasme de toute-puissance. Cette union du capital et de la science a rompu l’évolution lente et équilibrée du développement technique antérieur, ce qui a marqué le coup d’en­voi d’une civilisation dominée par les experts et obsédée par l’effi­cacité, la rationalisation et l’accumulation.

Au détour de cette archéologie de l’inconscient refoulé des sciences modernes,Histoire populaire des sciences nous apprend que la direction prise par les élites occidentales dès le XVIIe siècle ne fut en rien une fatalité, ni même nécessairement un progrès, mais qu’il s’agit d’un compromis issu d’un rapport de forces propre à notre modernité politique et économique. Ressurgit alors avec insistance la question des autres possibles, à commencer par celui d’un monde où nous ne serions ni réductibles à une quantité sta­tistiquement évaluée, ni abreuvés de culture de masse afin de nous maintenir dans l’abêtissement, un monde où le travail productif, infusant l’intelligence quotidienne, n’aurait pas perdu son sens pre­mier : la production de valeur pour l’humain et non pour l’économie. En rétablissant la vérité historique, Clifford Conner éclaire notre regard sur le passé et nous permet de comprendre l’origine et la nature de la tyrannie technologique qui nous aliène aujourd’hui.

 

Cédric Biagini et Guillaume Camino

 

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