Le banc du village

le pouvoir, c'est de s'asseoir

La reproduction artificielle de l’humain : la dépossession capitaliste jusqu’au bout du possible

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Fin 2012, début 2013. Le débat sur le mariage homosexuel occupe la scène politique et médiatique française. Manifestations, grandiloquences de tous bords, débats sans fin à l’Assemblée nationale, diatribes dans la presse et sur les plateaux télés s’enchaînent des mois durant. Tapage entretenu par le gouvernement socialiste tout juste élu pour divertir l’opinion de sa politique économique.

Au-delà du mariage homo, des collectifs et associations LGBT (Lesbiennes, gays, bi et trans) imposent dans le brouhaha l’extension du droit à la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de lesbiennes. L’inter-LGBT en a fait un enjeu de la campagne présidentielle. La PMA, jusqu’alors réservée aux couples hétérosexuels médicalement infertiles, est travestie en condition impérieuse de l’égalité homos/hétéros. Le débat est sciemment réduit à cette fausse symétrie.

Le chantage paye et le mot d’ordre est repris par l’ensemble de la gauche. On voit émerger tel collectif « Oui, oui, oui » – oui au mariage, oui à la filiation, oui à la PMA. Du Parti socialiste à la mouvance anarchiste, de la très institutionnelle inter-LGBT aux féministes queer du pink bloc, des éco-techs d’Europe-Ecologie aux mélenchonistes du Front de gauche : tous  reprennent le dernier cri de l’époque : « La PMA pour tous et toutes ! ». En quelques semaines celle-ci est érigée en norme. Elle devient le marqueur identitaire d’une gauche qui peine à se distinguer de la droite en matière sociale et économique. Qui-ne-sou-tient-pas-la-P-M-A-n’est-pas-de-gauche-ouais-ouais ! Forts de cet unisson, membres du gouvernement, actionnaires du Monde, militants gays ou féministes libérales unissent leur voix pour réclamer la légalisation de la gestation pour autrui (GPA), c’est-à-dire des mères porteuses.

Au même moment, dans la rue et sur les plateaux télés, la « manif pour tous », un mouvement social hétéroclite de grande ampleur, emmenée par Frigide Barjot s’oppose au « mariage pour tous ». Elle réunit pêle-mêle catholiques, militants et citoyens de droite, défenseurs de la famille, homos opposés au mariage. À sa marge, nazillons, identitaires et cathos intégristes, réunis sous les bannières de Civitas et du Printemps français de Béatrice Bourge. La droite institutionnelle y joint sa voix. Non que Copé ou Fillon soient de fervents défenseurs de la Famille. Les libéraux de droite n’ont qu’une valeur : le fric. L’UMP ne réchauffe le vieux discours familialiste que pour raccrocher le peuple de droite, embarrasser la gauche au pouvoir et profiter des retombées électorales d’un mouvement qu’elle n’a pas initié. Des centaines de milliers de personnes manifestent drapeaux bleus-blancs-roses au vent. Même si tous les marcheurs ne sont pas homophobes, nombre de ceux qui protestent contre le mariage, l’adoption homosexuelle, la PMA ou la GPA défilent en fait contre l’homosexualité.

Les officiels du Parti Progressiste, tiennent d’autant mieux leurs troupes que celles-ci ne leur opposent nulle volonté de penser par elles-mêmes. Quiconque critique le mariage homo ou la PMA « fait le jeu de la droite ». Quiconque critique le régime soviétique fait le jeu de l’impérialisme US. Marie-Jo Bonnet, ancienne militante du MLF, du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), et cofondatrice des Gouines Rouges en 1971 a pris ce risque :

« Aucun argumentaire de gauche contre le mariage ne peut s’exprimer. Si l’on est de gauche, il faut être unanimement favorable au mariage, qui signifie l’égalité des droits et la reconnaissance de l’homosexualité. Ses adversaires, eux, sont forcément de droite, réactionnaires et homophobes. Les positions sont tellement tranchées, qu’on a l’impression que le débat a bien plus pour thème l’homosexualité, et plus exactement les gays, que le mariage, c’est-à-dire l’aspiration d’une petite partie de la communauté à l’assimilation, en s’intégrant à la norme petite bourgeoise de la respectabilité conjugale et familiale ».

Idem pour la PMA. Il y a quelque chose de révélateur dans la rapidité de la gauche à reprendre cette revendication. Débat sur la question : rien. Néant. Nada. Comme si être de gauche et soutenir la reproduction artificielle de l’humain allaient nécessairement de pair.

L’insémination pratiquée à domicile avec le sperme d’un proche n’est pas la PMA. La première n’exige qu’un pot de yaourt et une seringue. Elle soulève essentiellement la question de l’accès aux origines pour l’enfant : lui dire qui est son père ? La PMA en revanche, pratiquée en laboratoire, soumet les couples à l’expertise médicale, transforme la procréation en marchandise, place les embryons sous la coupe du biologiste et entraîne leur sélection : l’eugénisme. C’est la PMA que réclame la gauche et la mouvance LGBT.

Les rares personnes estampillées « de gauche » ayant tenu sur le sujet des positions discordantes ont été ignorées ou accusées de faire le jeu de la droite et de la réaction. Ainsi Sylviane Agacinski, qui dénonce depuis des années la gestation pour autrui et le business de la reproduction artificielle dans des termes qui devraient parler à tous les militants de gauche –  si l’on croit que la gauche s’oppose à la marchandisation du corps et de tous les aspects de la vie. Les trois écologistes inspirés de Jacques Ellul et d’Ivan Illich, qui ont fait connaître leur opposition n’ont pas connu meilleur sort. On peut discuter leur idée de la nature, mais il faut discuter leurs critiques de la PMA, balayées d’un revers de main par les progressistes : déshumanisation, pouvoir des experts, fuite en avant technologique, négation de l’Autre et atomisation des individus dans le capitalisme mondialisé. Ajoutons qu’ils ont critiqué à propos, sur le vif ; il est trop facile d’avoir raison trop tard, quand tous les arguments ont été remâchés par tous. D’autres se sont exprimés depuis des années, qui sans traiter exclusivement de la PMA, auraient permis d’y réfléchir à deux fois : dénonciation des manipulations génétiques, de l’eugénisme scientifique, de l’artificialisation du vivant, du transhumanisme, de la médicalisation de tous les aspects de la vie. En vain.

Sans doute, l’unanimité en faveur de la PMA n’est-elle que de façade et de nombreuses personnes à gauche ne se reconnaissent pas dans cette innovation. Mais en politique, seules comptent les apparences. Les silencieux ont tort.

Fortes de ce mutisme, les avant-gardes de la gauche cybernétique – philosophes post-modernes, transhumanistes, post-féministes, médecins et biologistes spécialisés dans la procréation – s’en donnent à cœur joie. L’homophobie de droite, qu’elle soit réelle ou montée en épingle (il y a aussi les Gays Libs, une droite homo, une bourgeoisie gay), leur permet de présenter leurs délires sous un jour émancipateur. Cette gauche cyber-libérale travestit le combat pour la liberté individuelle en apologie de la liberté marchande. Elle confond égalité politique et uniformisation biologique des individus. Elle rêve d’un eugénisme libéral, de l’abolition du corps et d’utérus artificiel. Elle fantasme une post-humanité par re-création technologique de l’espèce humaine. Sous le masque de la transgression et de la rébellion : l’adhésion enthousiaste au technocapitalisme.

* * *

Pendant des mois, j’ai espéré voir quelqu’un exprimer ces évidences : que la PMA n’a rien à voir avec l’égalité des droits ; qu’elle doit être critiquée en tant que telle, et non pas pour son extension aux homosexuels ; que nous n’avons rien à gagner, et tout à perdre à nous laisser embarquer sur la voie de la reproduction artificielle de l’humain. Constatant qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, je me résous dans ces pages à dire pourquoi les partisans de la liberté et de l’émancipation (mais sont-ils encore de gauche ?) doivent s’opposer au développement de la reproduction artificielle de l’humain. Ni pour les homos, ni pour les hétéros : la PMA pour personne !

Chapitre 1 La stérilité pour tous et toutes !

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. » Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.

« L’apparition de ces droits sociaux nouveaux, brandis comme slogans, affiche démocratique de la société d’abondance, est donc symptomatique, en fait, du passage des éléments concernés au rang de signes distinctifs et de privilèges de classe (ou de caste). Le “droit à l’air pur” signifie la perte de l’air pur comme bien naturel, son passage au statut de marchandise, et sa redistribution sociale inégalitaire. Il ne faudrait pas prendre pour un progrès social objectif (l’inscription comme “droit” dans les tables de la loi) ce qui est progrès du système capitaliste – c’est à dire transformation progressive de toutes les valeurs concrètes et naturelles en formes productives, c’est à dire en source : 1 – de profit économique, 2 – de privilège social. » Jean Baudrillard, La société de consommation, Denoël, 1970, (réédition Gallimard, Folio essais, 2008, p. 75).

 

« “Le déclin a été spectaculaire”, explique dans le Los Angeles Times le docteur Jacob Roben, qui dirige la banque de sperme Cryobank Israel. “Cela fait pitié. Nous voyons ces beaux garçons arriver pour faire un don, puis nous devons leur annoncer que la qualité de leur sperme est tellement faible qu’ils pourraient bien avoir à revenir nous voir comme clients.”

Selon Ronit Haimov-Kochman, du département d’obstétrique de l’hôpital universitaire Hadassah, à Jérusalem, la concentration en spermatozoïdes des échantillons conservés dans les banques de sperme israéliennes a chuté de 37 % en seulement dix ou quinze ans. […] Nous payons peut-être le prix des choix que nous avons faits pour nous développer à marche forcée et devenir un pays moderne. »

En 1992, une équipe de recherche danoise dirigée par le professeur Shakkebaek (endocrinologue et pédiatre) publie une étude qui fait grand bruit dans la communauté scientifique. Elle montre que la concentration du sperme humain en spermatozoïdes a diminué de moitié entre 1938 et 1990, passant de 113 à 66 millions par millilitre de sperme. Controversée au début, l’étude est reprise en 1997 par une épidémiologiste américaine qui en confronte les résultats avec d’autres études internationales. Elle confirme : la production de spermatozoïdes est en chute libre en Europe et en Amérique du Nord.

Et cette chute ne s’est pas enrayée au cours des dernières années. En décembre 2012, une nouvelle étude menée en France sur plus de 26 000 hommes montre

« un déclin “significatif” de la concentration en spermatozoïdes du sperme et de sa qualité entre 1989 et 2005 en France. […] Sur cette période de dix-sept ans (1989/2005), la diminution est significative et continue (1,9 % par an) aboutissant à une réduction au total de 32,2 % de la concentration du sperme […]. Chez un homme de 35 ans, en dix-sept ans, le nombre de spermatozoïdes est passé de 73,6 millions/ml à 49,9 millions/ml en moyenne. Par ailleurs, l’étude montre une réduction significative, de 33,4 %, de la proportion des spermatozoïdes de forme normale sur cette même période. »

Un déclin aux conséquences directes sur la fertilité humaine, et qui pousse toujours plus de couples à solliciter l’aide de la médecine et des biotechnologies pour faire un enfant. On sait en effet que le temps entre l’arrêt de la contraception et le début de la grossesse s’allonge significativement lorsque la concentration spermique tombe au-dessous de 40 millions de spermatozoïdes/ml5. Aujourd’hui, entre 18 % et 24 % des couples ne parviennent pas à avoir un enfant après 12 mois de relations sexuelles sans contraception. Pour le professeur Shakkebaek, qui poursuit ses études, « la qualité diminuée du sperme semble si fréquente qu’elle pourrait affecter les taux de fertilité et accroître encore les demandes de procréation assistée ». Selon deux chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), cette diminution continue de la qualité du sperme, associée au recul de l’âge auquel les femmes décident de faire un enfant pourrait provoquer à court terme « une hausse de près de 80 % d’éligibilité à l’AMP [Assistance médicale à la procréation]. Tant et si bien que plus d’un couple sur cinq serait concerné contre un peu plus d’un sur dix (11,6 %) aujourd’hui ». Ce que confirme René Frydman, co-concepteur avec Jacques Testart du

Comment expliquer ce déclin de la qualité du sperme ? On le doit évidemment au mode de vie délétère propagé aux quatre coins du monde par le capitalisme industriel : obésité, stress, tabagisme et manque d’activité physique. Mais ces maux des sociétés modernes n’expliquent pas tout. La cause principale est à chercher dans la pollution de notre environnement quotidien. La différence, c’est que si vous pouvez changer de mode de vie, vous pouvez difficilement vous abstenir de respirer l’air qui vous entoure, de boire l’eau du robinet et de vous nourrir.

Si l’on en croit une récente étude menée par des chercheurs de l’institut Marques de Barcelone :

« Près de six jeunes espagnols sur dix auraient un sperme de qualité inférieure aux normes de l’OMS définissant d’éventuels problèmes de fécondité. […] L’étude montre une grande disparité dans la qualité séminale selon les régions. En Galice, dans le nord-ouest du pays, seulement 8,5 % des jeunes ont un niveau de concentration anormalement bas, contre 22,7 % dans la région de Valence ou en Catalogne. Les altérations de la qualité du sperme sont nettement plus fortes dans les régions industrialisées. Selon Marisa Lopez-Teijon, co-auteure de l’étude, cela signifierait que “la contamination par des produits d’origine industrielle a une influence plus grande que l’âge, le stress ou la consommation de tabac, d’alcool et de drogue sur la fertilité masculine”. »

Plus récemment, une étude menée en France et comparant la qualité du sperme selon les régions parvenait aux mêmes conclusions :

« L’Aquitaine et le Midi-Pyrénées présentent un déclin plus marqué que la moyenne. […] Les populations [de ces deux régions] n’ont pas de particularités physiques, notamment pour leur indice de masse corporelle. Ces territoires ne font pas partie de ceux où les taux de consommation de tabac ou d’alcool sont les plus élevés. Les auteurs cherchent plutôt l’explication du côté des facteurs environnementaux. […]

[Ces deux régions] présentent une population importante susceptible d’être exposée à des produits tels que les pesticides, pouvant perturber le fonctionnement hormonal. Leurs activités viticoles “sont celles où l’on utilise le plus de pesticides proportionnellement à la surface agricole”, précise Joëlle le Moal [auteur de l’étude]. »

Au premier rang de ces produits industriels, coupables d’altérer les fonctions de reproduction, chez l’homme mais aussi chez la femme, on trouve les perturbateurs endocriniens : pesticides, massivement utilisés par l’agriculture industrielle, phtalates (plastifiants, qui entrent dans la composition des PVC), bisphénol A (biberons, vernis intérieur blanc des boîtes de conserve, tickets de caisse…), dioxines et apparentés (PCB, isolants, déchets industriels) ou encore éthers de glycol (solvants industriels solubles dans l’eau et les graisses). Enfin, parmi les substances incriminées, il faut mentionner les hormones de synthèse utilisées chez l’humain (traitements médicaux, traitements de l’infertilité), mais surtout dans l’élevage industriel. Ces substances évacuées dans les eaux usées infiltrent l’environnement et intègrent la chaîne alimentaire. Ces poisons nous cernent de toute part, même l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail le reconnaît :

« L’ensemble de la population est potentiellement exposé aux perturbateurs du système endocrinien et aux substances reprotoxiques par l’intermédiaire de l’air, de l’eau et surtout des aliments (migration des substances depuis l’emballage, contamination des sols de cultures, résidus hormonaux dans la viande de bœuf). »

La plupart des polluants reprotoxiques font également partie de ce que les écologues nomment les polluants organiques persistants (POP) : résistant aux dégradations biologiques naturelles, ils s’accumulent de la même façon dans les tissus vivants (cerveau, foie, tissu adipeux). Leur quantité s’accroît tout au long de la chaîne alimentaire et ils se transmettent à la descendance par le lait et par les œufs. Grâce à leurs propriétés, ces molécules se déplacent sur des milliers de kilomètres. Et la menace n’a pas fini de nous inquiéter. Les spécialistes en toxicologie estiment en effet que :

« La relation entre la dose de ces substances et l’effet produit n’est pas linéaire, l’effet pouvant être plus fort à faible dose qu’à forte dose. […] C’est la période d’exposition qui est importante avec une sensibilité toute particulière lors de la période de gestation et l’enfance. […] En outre, ces différentes substances exercent entre elles des effets synergiques et cumulatifs constituant un effet cocktail. Tous ces éléments conduisent à un nouveau paradigme […] remplaçant désormais l’ancien paradigme de Paracelse (1493-1541) basé sur le postulat selon lequel : “C’est la dose qui fait le poison”. »

* * *

Inquiétant, non ? Il se pourrait pourtant que la diminution de la qualité du sperme ne soit qu’un problème secondaire. La dissémination des polluants reprotoxiques – perturbateurs endocriniens mais également substances antiandrogènes (fongicides, conservateurs alimentaires) – est aussi responsable d’une augmentation des malformations génitales, altérant la sexualisation des hommes et des femmes, avec des conséquences évidentes sur notre capacité à nous reproduire.

Nombre d’études sur les animaux depuis les années 1990 attestent d’une « féminisation » ou « dévirilisation » des espèces :

« Un des cas les plus connus est celui des alligators du lac Apopka en Floride. Louis Guillette et d’autres chercheurs de l’Université de Floride avaient remarqué une diminution importante de leur nombre et un accroissement du nombre des mâles ayant un micro-pénis et diverses anomalies testiculaires. L’analyse des sédiments du lac devait révéler leur contamination par des pesticides organochlorés notamment le DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane) et le DDE (dichlorodiphényldichloréthylène). Les recherches montrèrent que le DDE se retrouvait à des niveaux 10 à 20 fois plus élevés dans le sang des alligators de ce lac que dans celui des animaux des lacs voisins et 100 fois plus dans les œufs. Or, le DDE a une action œstrogénique et anti-androgénique. Il agissait en perturbant le système endocrinien des alligators et conduisait à leur féminisation. »

Le même rapport souligne que :

« Des malformations sexuelles et des problèmes de reproduction similaires ont été relevés sur des ours polaires, des phoques, des panthères, des cerfs, des ratons-laveurs ou des rapaces qui, se trouvant au sommet de la chaîne alimentaire, concentrent les polluants jusqu’à atteindre des niveaux toxiques ».

Et devinez quoi ? Les humains, eux aussi au sommet de la chaîne alimentaire, ne sont pas épargnés. Chez la femme, de trop rares études pointent la responsabilité des perturbateurs endocriniens dans des anomalies de la fonction ovarienne, de la fertilité, de l’implantation utérine après fécondation et de la gestation – ainsi qu’une augmentation de l’incidence du cancer du sein. Chez l’homme, le nombre de cancers des testicules, imputables aux perturbateurs endocriniens, a doublé au cours de ces trente dernières années dans les pays européens, pour devenir le premier cancer de l’homme jeune (20-34 ans). Ces mêmes polluants entraînent une diminution de la production de testostérone des fœtus masculins in utero qui aboutit à des défauts de masculinisation chez les petits garçons et à la multiplication des malformations génitales, directement liées à des problèmes d’infertilité.

« En particulier la cryptorchidie, lorsque les testicules ne sont pas descendus dans les bourses, et l’hypospadias, lorsque l’orifice uro-génital ne se situe pas à l’extrémité du pénis, mais à sa base dans les cas les plus graves. En moyenne l’incidence de ces deux malformations a environ doublé au cours de ces quarante dernières années. »

Avis aux militants de la Manif pour tous : c’est d’abord là que se joue l’abolition de la différence entre les sexes. On attend désormais que Frigide Barjot, Béatrice Bourges et leurs amis exigent l’interdiction des PVC, pesticides et autres polluants, et la fermeture des usines qui les produisent.

* * *

Voilà plus d’un an que la gauche, toutes tendances confondues, fait campagne pour l’extension de la PMA aux couples de lesbiennes. De la Fédération anarchiste au Parti socialiste, les chantres du Progrès, convaincus de mener un combat salutaire « contre toutes les discriminations », se sont rangés derrière ce nouveau mot d’ordre : « la PMA pour tous et toutes ! ». Ils ne pensent pas si bien dire. Détruisant l’environnement et des conditions de vie depuis deux siècles, le capitalisme soumet les êtres humains à un empoisonnement à faible dose, mais continu, qui mine leur capacité à se reproduire. Stérilisés par l’industrie chimique, les êtres humains n’ont plus d’autre choix que de recourir à la PMA – à la reproduction artificielle de l’humain – et de se soumettre à l’expertise des médecins et inséminateurs. « La PMA pour tous et toutes » est plus qu’un slogan. Elle est l’artifice que le capitalisme impose à nos corps pour y pallier ses propres dégâts. Elle n’est pas un droit à conquérir mais l’avenir auquel nous condamne chaque jour, sous les applaudissements benêts de la gauche progressiste, la fuite en avant technologique.

Il y a, face à ces ravages, deux façons de se comporter. On peut mendier aux autorités la distribution de pastilles d’iodes pour limiter les dégâts en cas d’accident nucléaire ou lutter pour la fermeture des centrales. On peut promouvoir la recherche sur les implants neuronaux pour réduire les effets de la maladie de Parkinson ou se battre pour l’interdiction des pesticides chimiques qui en sont la première cause. On peut réclamer la PMA et militer en faveur de la reproduction artificielle de l’humain ou se battre contre l’industrie qui stérilise la population. Je choisis chaque fois la seconde option. Je ne suis pas extrémiste : je suis radical.

* * *

Et vous ne savez encore pas tout ! Ces substances chimiques – oui, toujours elles ! – sont également responsables, chez les animaux comme chez les humains, d’une modification du sex-ratio à la naissance : le nombre de mâles divisé par le nombre de femelles à la naissance. Les scientifiques ont depuis longtemps mis en évidence la diminution du nombre de mâles chez les poissons des rivières polluées. Le déficit touche désormais l’espèce humaine, où l’on compte normalement 105 naissances masculines pour 100 féminines. D’après une étude parue dans la revue Environment Health Perspectives :

« Les preuves sont de plus en plus nombreuses, qui attestent que le ratio garçons/filles à la naissance peut être altéré par un certain nombre d’expositions environnementales et professionnelles aux produits chimiques. Par exemple, on constate une proportion inférieure de garçons chez les populations exposées à la dioxine, au mercure, aux pesticides, aux PCB (biphényles polychlorés), et au tabagisme des parents. Il a été émis l’hypothèse que certains de ces produits chimiques environnementaux et professionnels peuvent agir comme perturbateurs endocriniens. Ils peuvent alors influencer le sex-ratio en modifiant le milieu hormonal des parents ou en induisant une mortalité in utero en fonction du sexe. »

Chez certaines communautés inuites du Canada, il naît deux filles pour un garçon. En effet, « pour certains PCB, au-delà de 4 microgrammes par litre, on observe un renversement du sex ratio, en faveur des filles. Les œufs qui auraient dû être des garçons subissent un avortement spontané précoce. » Selon le dernier rapport de l’OMS sur la question, « au cours des dernières décennies, une diminution de la proportion de garçons à la naissance, a été rapportée dans les populations ou sous-populations d’un certain nombre de pays, et notamment au Japon et aux USA, au Canada, aux Pays-Bas, au Danemark, et dans les aires métropolitaines d’Italie ». Au Japon et aux USA, le déficit cumulé de naissances masculines entre 1970 et 2000 serait de l’ordre de 260 000. Avec à la clef, si le phénomène se généralise, des bouleversements sociaux et démographiques dont on peine à imaginer les conséquences. Pour s’en faire une idée, on peut se tourner vers l’Inde et la Chine, qui connaissent un déséquilibre démographique criant entre les sexes. À la différence que dans ces pays, ce sont les femmes qui sont de moins en moins nombreuses :

« Avec ces deux géants, sont également touchés le Pakistan, le Bangladesh, Taïwan, la Corée du Sud et, dans une moindre mesure, l’Indonésie – pays qui, à eux seuls, regroupent trois des six milliards et demi d’habitants de la planète. Élimination des filles par les avortements sélectifs, traitements inégaux des enfants selon qu’il s’agit d’une fille ou d’un garçon, statut social secondaire et mauvaises conditions sanitaires à l’origine d’une surmortalité féminine dans l’enfance et à l’âge adulte représentent autant de particularités qui concourent à ce déficit. […] Désormais, les progrès technologiques permettent d’intervenir sur le sexe de sa descendance : au bout de quelques mois de grossesse, la future mère passe une échographie ou une amniocentèse. Si c’est un garçon, on peut rentrer chez soi et attendre patiemment l’heureux événement. Mais en cas de fille, c’est le dilemme. […] Bien souvent, plutôt que de devoir renoncer à un fils, on prend la décision de se débarrasser de la fillette indésirable, et la femme avorte. Ainsi, en Chine, l’excédent de garçons à la naissance est de 12 % au-dessus du niveau normal ; en Inde, de 6 % ».

Les tests récemment mis en vente sur internet et permettant de déterminer le sexe de l’enfant dès la septième semaine de grossesse par simple prise de sang chez la mère ne peuvent qu’aggraver le phénomène.

En Chine, où l’on estime qu’un homme sur cinq né dans les années 2000 aura du mal à se marier :

« Les autorités ont officiellement averti que le manque de filles créera de la délinquance, des problèmes familiaux et de société. Quand un homme, du fait de la politique de l’enfant unique, n’a ni frère, ni sœur, ni oncle, ni tante et ni femme, ni enfant, la pression sociale qui s’exerce sur lui est terrible, elle peut conduire à la dépression, au suicide. Quant aux femmes, elles risquent encore davantage d’être contraintes à des mariages forcés, ou d’être victimes de violences : femmes achetées via des entremetteurs, enlevées, ou contraintes de “servir d’épouses” à plusieurs hommes d’une même famille. […] ».

La gauche progressiste n’a pas encore poussé le cynisme jusqu’à voir dans les avortements spontanés de fœtus masculins un juste moyen de combler le déficit de naissances féminines en Asie. Elle ne s’est pas pour autant élevée contre cette inversion chimique du sex-ratio. Plutôt que de s’inquiéter du déficit de naissances masculines, elle préfère réclamer le droit pour les femmes célibataires de recourir à la PMA. Un moyen commode de combler le manque de partenaires disponibles.

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La marchandisation des semences

« Le 24 août 2011, la tranquillité de la petite ville de Campoalegre, au Sud de la Colombie, est brusquement interrompue par l’irruption de forces de la police militaire accompagnant cinq fonctionnaires de l’Institut Colombie d’Agriculture et d’Elevage (ICA). Ceux-ci confisquent et détruisent les sacs de riz produits par une vingtaine de paysans locaux. Des sacs contenant soixante-dix tonnes de riz destiné à l’alimentation humaine sont ainsi déchirés à la pelleteuse, puis jetés à la décharge publique. En 2011, 1 167 tonnes de semences, puis en 2012, 2 793 tonnes, principalement de riz, mais aussi de pomme de terre, de maïs, de blé, de plantes fourragères et de haricot rouge sont ainsi retirés de la circulation dans cinq départements, près de la moitié étant détruite, l’autre confisquée. La motivation de ces actions […] : montrer que la Colombie respecte les clauses relatives aux droits de propriété intellectuelle appliqués aux semences, prévues par le Traité de libre échange avec les Etats-Unis, ratifié par la Colombie dès 2008 et par le Congrès de Washington en 2011. […] Désormais la vente de semences, dont d’aliments, issus de la sélection paysanne est déclarée illégale, au motif que leurs qualités sanitaires ne seraient pas garanties. […] Pour les paysans colombiens, le prix des semences certifiées est de deux à trois fois le prix des semences paysannes sur les marchés locaux. Suivant leur expérience, les premières ne présentent pas d’avantage significatif sur les secondes, même lorsque l’agriculteur achète l’ensemble du “paquet technologique” (fertilisants, pesticides) et suit les conseils prévus par les industries semencières. » Pierre Johnson, « En Colombie, guerre contre les semences au nom du libre-échange », article paru sur http://www.reporterre.net, 19/10/2013.

« J’ai deux enfants, deux bébés nés par ICSI (fécondation in vitro [FIV] avec injection intracytoplasmique de spermatozoïdes) nés en 2008 et 2011. Mon parcours d’AMP a commencé en 2004 et j’ai eu mon premier enfant au bout de 11 tentatives : 5 inséminations, 1 FIV qui n’a pas produit d’embryon, 5 ICSI. Au fil des mois, l’AMP c’est une vie rétrécie, rythmée par les injections quotidiennes, les prises de sang, les transferts et les règles qui, inéluctablement, arrivent. Les règles peuvent arriver n’importe quand, avant un rendez-vous professionnel important, un 31 décembre chez des copains, et c’est à chaque fois un chagrin sans nom. Chaque jour de règles est une punition. »  Témoignage de Marguerite C. au journal Le Monde, « FIV : “A chaque échec, un chagrin sans nom” », Le Monde, 02/03/2012.

Deux histoires, un même phénomène : la dépossession par le capitalisme de biens communs dont les individus et les communautés jouissaient jadis librement. Ce qui se joue ici, c’est l’appropriation (et la destruction) des semences, végétales ou humaines, par le capitalisme et leur transformation en marchandise. C’est aussi la perte des savoir-faire traditionnels. Faudra t-il un jour nous réapproprier jusqu’à la technique pour faire un enfant, de même qu’on réapprend aujourd’hui à faire son jardin ? C’est probable ; c’est une tendance inhérente au capitalisme que d’étendre ses tentacules sur tous les territoires du globe, de la vie sociale, et du vivant.

Suivez-moi quelques instants sur le terrain de l’économie politique. Depuis la révolution industrielle, le développement et l’expansion du capitalisme reposent sur deux dynamiques complémentaires et inséparables. La première fut au cœur des analyses de Marx et des marxistes. C’est sur elle que reposent les principales revendications du mouvement ouvrier depuis 150 ans. On peut la schématiser comme suit : le capitaliste possède les moyens de production. Il est donc propriétaire du produit fabriqué par l’ouvrier dans son usine, et vend ce produit plus cher que le salaire versé à l’ouvrier pour sa fabrication. Une partie du travail fourni par l’ouvrier ne lui est donc pas payée, mais est extorquée par le capitaliste. Marx appelle cela l’exploitation du travail. C’est là que réside la création de valeur. Avec le bénéfice retiré de la vente des produits, le capitaliste achète de nouvelles machines, puis de nouvelles usines (ce qu’on appelle du capital). Il accroît ainsi sa productivité (le nombre de produits fabriqués dans un temps donné), sa production, et peut mettre sur le marché de nouveaux produits. Voilà qui lui permet d’extorquer une quantité de travail toujours plus importante à ses ouvriers, de dégager toujours plus de bénéfice, et de poursuivre sans cesse l’accumulation du Capital. Évidemment, il faut actualiser ces analyses. Les usines sont aujourd’hui des bureaux et des laboratoires. Les machines, des ordinateurs. Et la classe ouvrière en déclin cède le pas à une nouvelle classe de producteurs : ingénieurs, cadres et techniciens. Mais le principe reste le même : produire, vendre, acheter de nouveaux moyens de production pour produire plus.

Sauf que cette dynamique à elle seule, ne suffit pas à expliquer le développement du capitalisme, et notamment la manière dont il a surmonté les crises économiques qui l’ont parfois ébranlé. Outre l’exploitation du travail, l’expansion du capitalisme a toujours reposé sur une seconde dynamique : celle que le géographe marxiste américain David Harvey nomme l’accumulation par dépossession. L’idée est simple : pour s’assurer de nouveaux marchés et de nouveaux débouchés, le capitalisme dépossède les hommes et les communautés de tous les biens dont ils disposaient jusqu’alors gratuitement, et se les approprie. Il les transforme alors soit en marchandise, soit en capital. Tout ce qui était gratuit devient payant et source de profit : l’eau, les forêts, les terres communales, les rivières, ou encore les cultures populaires. Dès 1913, Rosa Luxembourg avait eu cette intuition. Pour elle, l’impérialisme et la politique coloniale des États Européens, sont l’expression de cette seconde dynamique du Capital : violence, escroquerie, oppression, pillage, phénomènes qui s’étendent aujourd’hui au vivant, du fond des océans au fond du corps humain.

Cette dynamique n’a rien d’anecdotique. Pour Marx, c’est elle qui a rendu possible la naissance du capitalisme, en fournissant à la bourgeoisie du XVIIIème siècle les capitaux nécessaires à ses premiers investissements dans l’industrie. En Angleterre, berceau de la révolution industrielle, elle prit surtout la forme des « enclosures ». Le mot désigne le mouvement de privatisation des terres communales – c’est à dire possédées en commun par ceux qui les utilisaient –, à partir du XVIème siècle. Celui-ci au XVIIIème siècle, avec le vote de l’Enclosure Act par la Chambre des Communes. Les étendues de terre dont jouissait gratuitement le petit peuple des campagnes sont divisées en lots, clôturées et vendues à des propriétaires privés qui y font paître des moutons. L’industrie textile en pleine expansion a besoin de laine. Du même coup, les villageois perdent « le droit de glanage, le droit de ramasser du bois pour le chauffage, le droit de vaine pâture dans les chemins ou sur les chaumes [qui] pouvaient avoir une importance cruciale pour la subsistance des pauvres. »

Dépossédés des terres dont ils tiraient leur subsistance, les petits paysans furent contraints de déserter les campagnes. Obligés désormais d’acheter leur nourriture et les moyens de se chauffer, donc de trouver un salaire, ils s’embauchèrent en masse dans les fabriques et grossirent les rangs du prolétariat urbain naissant. Pour l’historien Edward Palmer Thompson :

« Le mouvement des enclosures […] n’est ni plus ni moins qu’un vol organisé par une classe au détriment d’une autre, conformément aux justes règles de propriété et de loi qu’avait édictées un parlement de propriétaires et d’hommes de loi. »

Ce que n’avait pas vu Marx – mais le pouvait-il alors ? –, c’est que cette prédation du Capital sur tout ce qui lui est extérieur dépasse la phase primitive du capitalisme. Elle se poursuit et s’aggrave « pendant toute sa marche à travers le monde. » Voyez comme il soumet les derniers continents et leurs populations aux impératifs de rentabilité économique : barrages dans l’Himalaya, destruction de l’Amazonie, colonisation de l’Arctique, pillage des fonds marins. Le vivant lui-même est accaparé. Le gène Terminator de Monsanto destiné à stériliser les semences afin d’obliger les paysans à les racheter chaque année en est l’exemple le plus célèbre. S’étant emparé petit à petit de tous les territoires du globe, de chaque aspect de la vie sociale, de chaque parcelle de vie qui lui avait échappé jusqu’alors, l’expansion du Capital bute sur les limites géographiques de la terre. En attendant de coloniser la planète Mars, la reproduction humaine est maintenant son nouveau terrain de jeu.

Anna Abesch, « La Nativité »

On voit mal l’industrie du bébé insérer aux humains un gène Terminator, stérilisant les populations et les obligeant à recourir au marché de la procréation. Elle n’en a pas besoin. A l’ère technologique, la nouvelle voie d’expansion du capitalisme consiste à détruire les biens communs ou naturels afin d’en priver les populations. Il ne reste plus qu’à les synthétiser – par la technologie – et à les revendre sous forme d’ersatz. La beauté de la chose réside dans le fait qu’il suffit à l’industrie d’attendre que ses propres ravages lui ouvrent de nouveaux marchés. Mutilés de leur capacité à se reproduire, les humains sont contraints de payer pour avoir des enfants. C’est ce qu’on appelle un marché captif.

Fin du chapitre 1

Alexis Escudero

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