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Identité culturelle européenne : décadence ou crise de la matûrité ?

La notion d’«identité culturelle européenne», déjà en soi difficile à définir, est aujourd’hui mise à mal tant par les faits eux-mêmes (déculturation massive, multiculturalisme) que par l’idéologie du mainstream imposant à l’échelle planétaire la domination d’un unique courant, fabriqué pour être influent mais sans plus aucun rapport avec la formation (Bildung) de l’être humain, nommée en Europe « culture ». Aussi vais-je probablement soulever nombre de questions qui risquent de rester sans réponses claires et précises, rassurantes au regard de l’inquiétude légitime que peut susciter l’état actuel de l’Europe, durablement marquée par les deux guerres mondiales dont elle a été l’épicentre, et depuis lors minée par une défiance envers soi-même allant parfois jusqu’au reniement. On a le sentiment qu’à force de s’entendre dire qu’elle est « vieille », l’Europe a fini par y croire et par se comporter comme telle : « C’est une absence de sol abyssale […] qui a pris possession des Européens, une absence qui s’exprime dans l’obsession de faire bonne figure en chute libre et de maintenir, avant une fin que l’on ressent comme imminente, l’apparence de la belle vie », constate Peter Sloterdijk1.

Mais peut-on véritablement parler de « culture européenne » comme si cela allait de soi alors qu’indépendamment du multiculturalisme, de confection récente, l’Europe est de fait composée d’une mosaïque de cultures en qui s’expriment l’histoire, la sensibilité et la créativité propres à chacun des pays européens ? Quelles sont par ailleurs aujourd’hui les limites – géographiques, politiques, culturelles – d’une Europe dont la physionomie semble à la fois de plus en plus rigide, si l’on se réfère aux dictats de Bruxelles, et de plus en plus floue, indécise, incertaine dès qu’on tente de saisir quelle « identité » est encore ou sera dans le futur la sienne face aux autres continents et puissances ? C’est donc à mon sens en-deçà de ces différences qu’il faut tenter de restituer à l’Europe ce qu’elle possède en fait déjà mais dont elle semble avoir perdu la mémoire : une unité fondée non pas sur des intérêts économiques communs ou des peurs partagées, mais sur une certaine idée de la culture et surtout des comportements qu’elle implique dans l’espace public et privé ; espaces qui, pour être distincts, n’en étaient pas moins jusqu’à ces dernières décennies reliés par une exigence de cohérence et de continuité propre à l’homme cultivé. Or, un des traits de la crise actuelle est justement de brouiller les limites entre ces deux sphères. Lire la suite

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Nous sommes des barbares modernes et non une civilisation

« Une nation réellement civilisée peut se passer de tribunaux et de gendarmes »  Georges Bernanos

Cette citation lapidaire est tirée de l’excellent livre aux accents prophétiques « La France contre les robots » , écrit en 1944. C’est certainement la meilleure définition de la civilisation que j’aie jamais lu.

Imaginons faire passer ce test à notre société moderne : plus de Palais de Justice, plus de magistrats, plus de Forces de l’Ordre, plus de centres pénitenciers. On a tous des images de chaos en tête. Impensable. Alors même que toutes ces institutions sont débordées, que le moindre procès met des mois à avoir lieu, que les policiers sont partout défiés, que les prisons françaises sont occupés à 170%, ou que presque 1% de la population adulte américaine est incarcérée (0,9% en 2011).

Comme aujourd’hui il est constamment nécessaire de le faire, rapprochons-nous de l’étymologie du mot civilisation. L’étymologie est le pic qui permet de découvrir la pierre sous la gangue d’années de corruption du langage, de novlangue. Elle pourrait, en tant qu’outil permettant de chercher la vérité du mot, tout aussi bien être interdite par les dictateurs comme le furent souvent l’histoire et la philosophie, qui permettent de chercher l’une la vérité du temps et l’autre la vérité de l’homme.

Le terme civilisation est donc basé sur le latin civilis (civile), lui-même tiré de civis (citoyen). En latin civis est à son origine un nom collectif signifiant « ensemble des personnes qui dorment sous le même toit ». Mais civis lui même a des origines plus anciennes. On retrouve jusque dans des inscriptions ancestrales de l’indo-européen commun la forme archaïque ceiveis, « se coucher, être couché » qui donne, pour le sens propre, en latin cunae, cunabula (« berceau, nid ») ; en grec ancien κεῖμαι, keimai (« être étendu ») ; en allemand Heim (« foyer, maison ») ; en slavon сѣмь qui donne le russe семья (« famille »).  Les notions constituantes et assimilées à civilisation sont donc : origine, berceau, couche, nid, foyer, famille…

La définition de Bernanos est donc du point de vue étymologique parfaitement exacte, et dans l’esprit originel de civilisation. Etre civilisé signifie appartenir à une communauté de même origine, une grande famille où chaque membre est né dans le même berceau. Et dans une famille, effectivement, on n’a besoin ni de tribunaux, ni de gendarmes.

Il peut donc y avoir de multiples civilisations (de multiples foyers). Mais leur degré même de civilisation, si tant est qu’il puisse être mesurable, le serait alors au degré de civilitéLa notion de technique est absolument étrangère à l’idée de civilisation. Une civilisation peut très bien avoir un développement technique exceptionnel, illimité, mais n’être que dérisoirement civilisé. Force est de constater que ceux qui se sont aventurés à qualifier la civilisation occidentale de supérieure au cours des 2 derniers siècles, lui conférant en même temps une tâche civilisatrice, se sont lourdement trompés. Ce qu’ils apportèrent fut dans le meilleur des cas leurs propres technologies. Quant à la civilisation locale, ils la retranchèrent aussi souvent.

A l’heure actuelle on masque la misère humaine générale, la pauvreté des rapports sociaux, la disparition des diversités de cultures,  les ravages environnementaux, sous l’affirmation étouffante que le progrès technique régnant sans partage en tout lieu est la preuve que nous sommes la civilisation la plus aboutie. Et on ne parle plus que d’UNE civilisation, LA civilisation moderne, par oppositions AUX civilisations passées. On a ôté aux autres formes de civilisations qui souhaiteraient adopter d’autres techniques que les techniques industrielles toute légitimité. Ce faisant, on a laissé la technologie correspondante se développer, s’infiltrer dans tous les secteurs sociaux pour finalement en prendre le contrôle sans voir que l’homme perdait en liberté ce qu’il gagnait en efficacité.

Le terme barbare, emprunté au latin barbarus, lui-même issu du grec ancien βάρϐαρος : bárbaros (« étranger »), était utilisé par les anciens grecs pour désigner les peuples n’appartenant pas à leur civilisation. La barbarie est donc ce qui s’oppose à la civilisation, ce qui est en-dehors. Aujourd’hui, considérant l’individualisme exacerbé, qui signifie en même temps l’apparition d’une multiplicité d’altérités, ainsi que tout ce qui a été évoqué auparavant, nous affirmons : nous ne sommes pas une société civilisée. Nous sommes une société technologique barbare.