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La France contre les robots, Georges Bernanos

« Cent cinquante ans après la Déclaration des Droits, les Dictateurs ont failli se partager le monde, mais ce n’est pas assez dire. Ils se vantaient d’y établir un nouveau type de civilisation, et nous voyons maintenant que cette promesse n’était pas vaine, nous jugeons mieux chaque jour l’étendue et la profondeur de la crise intellectuelle et morale que la victoire ne saurait résoudre, qu’elle aggravera peut-être. Car l’idée de liberté, déjà si dangereusement affaiblie dans les consciences, ne résisterait probablement pas à la déception d’une paix manquée, au scandaleux spectacle de l’impuissance des Démocraties. C’est déjà trop que la guerre de la liberté ait été faite selon les méthodes totalitaires; le désastre irré­parable serait que la paix de demain fût faite, non seulement selon les méthodes, mais selon les principes de la dictature. »  Georges Bernanos, 1945

KEN VALLARIO ‘ »The slave » 2011

Je retranscris ci-dessous le premier chapitre de cet essai visionnaire accouché par Georges Bernanos en pleine seconde guerre mondiale. Il y condamne, avec une lucidité et une clairvoyance unique pour l’époque, les dérives des cultures qui vont se laisser broyer dans l’engrenage de la modernité et des Etats qui donneront à cette Technique leurs blancs-seings aveugles en les signant avec les sangs de leurs peuples.

 

 

 

 

La France contre les robots – Georges BERNANOS

I

Si le monde de demain ressemble à celui l’hier, l’attitude de la France sera révolutionnaire. Lorsqu’on s’en tient à certains aspects de la situation actuelle, cette affirmation peut paraître très audacieuse. Dans le moment même où j’écris ces lignes, les puissants rivaux qui se disputent, sur le cadavre des petites nations, le futur empire économique universel, croient déjà pouvoir abandonner, vis-à-vis de nous, cette ancienne politique expectative, qui a d’ailleurs toujours été celle des régimes conservateurs en face des révolutions com­mençantes. On dirait qu’une France libérée de l’ennemi les inquiète beaucoup moins que la France prisonnière, mysté­rieuse, incommunicable, sans regard et sans voix. Ils s’effor­cent, ils se hâtent de nous faire rentrer dans le jeu — c’est-à-dire dans le jeu politique traditionnel dont ils connaissent toutes les ressources, et où ils se croient sûrs de l’emporter tôt ou tard, calculant les atouts qui leur restent et ceux que nous avons perdus. Il est très possible que cette manœuvre retarde un assez long temps les événements que j’annonce. Il est très possible que nous rentrions dans une nouvelle période d’apai­sement, de recueillement, de travail, en faveur de laquelle sera remis à contribution le ridicule vocabulaire, à la fois cynique et sentimental, de Vichy. Il y a beaucoup de maniè­res, en effet, d’accepter le risque de la grandeur, il n’y en a malheureusement qu’une de le refuser. Mais qu’importe ! Les événements que j’annonce peuvent être retardés sans dom­mage. Nous devons même prévoir avec beaucoup de calme un nouveau déplacement de cette masse informe, de ce poids mort, que fut la Révolution prétendue nationale de Vichy. Les forces révolutionnaires n’en continueront pas moins à s’accumuler, comme les gaz dans le cylindre, sous une pres­sion considérable. Leur détente, au moment de la déflagration, sera énorme.  Lire la suite

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2 Commentaires

Nous sommes des barbares modernes et non une civilisation

« Une nation réellement civilisée peut se passer de tribunaux et de gendarmes »  Georges Bernanos

Cette citation lapidaire est tirée de l’excellent livre aux accents prophétiques « La France contre les robots » , écrit en 1944. C’est certainement la meilleure définition de la civilisation que j’aie jamais lu.

Imaginons faire passer ce test à notre société moderne : plus de Palais de Justice, plus de magistrats, plus de Forces de l’Ordre, plus de centres pénitenciers. On a tous des images de chaos en tête. Impensable. Alors même que toutes ces institutions sont débordées, que le moindre procès met des mois à avoir lieu, que les policiers sont partout défiés, que les prisons françaises sont occupés à 170%, ou que presque 1% de la population adulte américaine est incarcérée (0,9% en 2011).

Comme aujourd’hui il est constamment nécessaire de le faire, rapprochons-nous de l’étymologie du mot civilisation. L’étymologie est le pic qui permet de découvrir la pierre sous la gangue d’années de corruption du langage, de novlangue. Elle pourrait, en tant qu’outil permettant de chercher la vérité du mot, tout aussi bien être interdite par les dictateurs comme le furent souvent l’histoire et la philosophie, qui permettent de chercher l’une la vérité du temps et l’autre la vérité de l’homme.

Le terme civilisation est donc basé sur le latin civilis (civile), lui-même tiré de civis (citoyen). En latin civis est à son origine un nom collectif signifiant « ensemble des personnes qui dorment sous le même toit ». Mais civis lui même a des origines plus anciennes. On retrouve jusque dans des inscriptions ancestrales de l’indo-européen commun la forme archaïque ceiveis, « se coucher, être couché » qui donne, pour le sens propre, en latin cunae, cunabula (« berceau, nid ») ; en grec ancien κεῖμαι, keimai (« être étendu ») ; en allemand Heim (« foyer, maison ») ; en slavon сѣмь qui donne le russe семья (« famille »).  Les notions constituantes et assimilées à civilisation sont donc : origine, berceau, couche, nid, foyer, famille…

La définition de Bernanos est donc du point de vue étymologique parfaitement exacte, et dans l’esprit originel de civilisation. Etre civilisé signifie appartenir à une communauté de même origine, une grande famille où chaque membre est né dans le même berceau. Et dans une famille, effectivement, on n’a besoin ni de tribunaux, ni de gendarmes.

Il peut donc y avoir de multiples civilisations (de multiples foyers). Mais leur degré même de civilisation, si tant est qu’il puisse être mesurable, le serait alors au degré de civilitéLa notion de technique est absolument étrangère à l’idée de civilisation. Une civilisation peut très bien avoir un développement technique exceptionnel, illimité, mais n’être que dérisoirement civilisé. Force est de constater que ceux qui se sont aventurés à qualifier la civilisation occidentale de supérieure au cours des 2 derniers siècles, lui conférant en même temps une tâche civilisatrice, se sont lourdement trompés. Ce qu’ils apportèrent fut dans le meilleur des cas leurs propres technologies. Quant à la civilisation locale, ils la retranchèrent aussi souvent.

A l’heure actuelle on masque la misère humaine générale, la pauvreté des rapports sociaux, la disparition des diversités de cultures,  les ravages environnementaux, sous l’affirmation étouffante que le progrès technique régnant sans partage en tout lieu est la preuve que nous sommes la civilisation la plus aboutie. Et on ne parle plus que d’UNE civilisation, LA civilisation moderne, par oppositions AUX civilisations passées. On a ôté aux autres formes de civilisations qui souhaiteraient adopter d’autres techniques que les techniques industrielles toute légitimité. Ce faisant, on a laissé la technologie correspondante se développer, s’infiltrer dans tous les secteurs sociaux pour finalement en prendre le contrôle sans voir que l’homme perdait en liberté ce qu’il gagnait en efficacité.

Le terme barbare, emprunté au latin barbarus, lui-même issu du grec ancien βάρϐαρος : bárbaros (« étranger »), était utilisé par les anciens grecs pour désigner les peuples n’appartenant pas à leur civilisation. La barbarie est donc ce qui s’oppose à la civilisation, ce qui est en-dehors. Aujourd’hui, considérant l’individualisme exacerbé, qui signifie en même temps l’apparition d’une multiplicité d’altérités, ainsi que tout ce qui a été évoqué auparavant, nous affirmons : nous ne sommes pas une société civilisée. Nous sommes une société technologique barbare.