Le banc du village

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La troisième révolution industrielle n’aura pas lieu

Tribune collective parue sur Libération qui vient dénoncer l’attentisme général face au pic global, peuple et dirigeants compris. Ce n’est pas de l’attentisme pur, mais un attentisme actif, puisqu’il s’agit d’une attente de type messianique, où c’est la technique qui tient le rôle de la divinité et qui résoudrait un jour prochain, nul ne sait quand, l’ensemble des problèmes de l’humanité (problèmes dans lesquels elle l’a pourtant plongée…). Evidemment on n’apprendra pas de cette nouvelle religion quelle énergie miraculeuse on va pouvoir exploiter pour faire fonctionner ces divines futures machines de la salvation, et, c’est bête de le dire mais on n’apprendra pas quelle énergie nous permettra d’exploiter la « nouvelle-énergie-qui-va-nous-sauver » (puisqu’il faudra certainement autre chose qu’une pierre et un bâton pour l’extraire, ou on l’aurait déjà trouvée). Autrement dit, il faudrait de toute façon persister dans la centralisation structurelle finale du modèle technocapitaliste pleinement émancipé, si tant est que l’on trouvait effectivement quelque chose. Et la boucle est fermée.

Le dernier livre de Jeremy Rifkin, la Troisième Révolution industrielle , est, ces jours-ci, très abondamment commenté dans la presse alors que son auteur multiplie les conférences grassement payées et les entrevues avec les puissants. Le succès foudroyant de cette expression «Troisième Révolution industrielle» n’est pas sans rappeler la formule, très à la mode dans les années 70, de «société postindustrielle». Mais quelle est exactement sa fonction ? Que recouvre-t-elle ? Et surtout, derrière son évidence apparente, que dissimule-t-elle ?

L’idée de Troisième Révolution industrielle part d’un constat apparemment juste : ce sont les lois de l’énergie qui gouvernent l’activité économique, or la crise actuelle marque l’essoufflement des trajectoires énergétiques du passé. L’énergie fossile et les terres rares qui ont fait le succès économique de notre civilisation s’épuisent. La dette entropique, issue de l’activité économique passée, s’accumule beaucoup plus rapidement que la biosphère n’est capable de l’absorber. «Cette situation grave nous force à réévaluer fondamentalement les postulats qui ont guidé notre conception de la productivité. Désormais, il faudra mesurer celle-ci d’une façon qui prendra en compte à la fois l’efficacité thermodynamique et les conséquences entropiques», souligne Rifkin. Ce constat est connu et accepté, c’est lorsqu’il livre ses solutions que le prospectiviste états-unien devient un habile prestidigitateur, voire un dangereux prophète de l’abîme.

Comme la Première Révolution industrielle, qui serait née au XIXe siècle de la machine à vapeur et de l’imprimerie, ou la Deuxième, qui aurait vu au XXe siècle la convergence du moteur à combustion avec la communication électrique, la Troisième Révolution industrielle devrait surgir naturellement de la «jonction de la communication par Internet et des énergies renouvelables», nous explique Rifkin. Elle sera arrimée sur une série de technologies plus ou moins futuristes comme l’hydrogène et les imprimantes 3 D qui doivent permettre de transformer chaque immeuble en usine et en microcentrale, mais aussi sur l’utilisation optimale des énergies renouvelables grâce à des «réseaux intelligents».

Pourtant, cette prospective, qui réjouit les gouvernements et les dirigeants des grandes entreprises, n’est qu’une fable, pire elle nous enferme dans des impasses en continuant de croire que les solutions du passé résoudront les problèmes du présent. La «révolution industrielle» fonctionne, d’abord, comme un mythe, elle est un élément de la propagande ordinaire qui cherche à adapter les vieilles lunes industrialistes à l’heure de l’écologie. A l’inverse, nous annonçons que la Troisième Révolution industrielle n’aura pas lieu ! D’ailleurs, les deux premières, qui sont censées l’avoir précédée, n’ont pas eu lieu, non plus. L’expression révolution industrielle a été forgée vers 1830 par des économistes marqués par le souvenir de la Révolution de 1789 pour décrire les mutations de l’économie anglaise, mais c’est d’emblée un mythe qui insiste sur le rôle déterminant des techniques (la vapeur), le «génie» de quelques inventeurs (James Watt) et la rapidité du processus. Tous les travaux historiques ont montré depuis qu’il ne s’agissait pas d’une révolution, que le processus fut au contraire lent et graduel, très variable, que la machine à vapeur n’occupa pendant longtemps qu’un rôle très secondaire et marginal.

La thèse de la Troisième Révolution industrielle et tous ceux qui vantent le capitalisme numérique restent enfermés dans une vision simpliste des technologies et de leurs effets. Ils oublient de penser les rapports de pouvoir, les inégalités sociales, les modes de fonctionnement de ces «macrosystèmes» comme les enjeux de l’autonomie des techniques et des techno-sciences, sans parler de la finitude des ressources et de l’ampleur des ravages écologiques réels de ce capitalisme soi-disant immatériel. Malgré la fausseté et le simplisme de son analyse, il n’est pas surprenant que tout le monde célèbre Rifkin et ses prophéties. Grâce à son rêve technologique, il n’est plus nécessaire de penser aux impasses de notre trajectoire, à nos vrais besoins, il suffit de s’en remettre aux grandes entreprises, aux experts et aux entrepreneurs high-tech de toutes sortes qui vont nous offrir les solutions techniques pour sortir de l’impasse.

Outre que ce projet intellectuel est largement illusoire, il est aussi antidémocratique car il s’appuie sur les experts et les seuls décideurs en laissant de côté les populations invitées à se soumettre, à accepter avec reconnaissance le monde ainsi vanté dans les médias. C’est un des paradoxes de cette Troisième Révolution industrielle : censée promouvoir un pouvoir «latéral», décentralisé et coopératif, elle fait appel à des forces hautement capitalistiques. Censée réduire les consommations d’énergie, elle repose sur des systèmes numériques hautement sophistiqués, virtuellement centralisés et dévorateurs de métaux rares, via des serveurs géants actionnés par une poignée d’entreprises mondiales qui récoltent au passage des données personnelles sur les heureux utilisateurs. Censée reposer sur la généralisation des énergies renouvelables, elle ne calcule ni la matière ni l’énergie nécessaires pour édifier ces machines. Cette nouvelle utopie technicienne est hors-sol et invente un nouveau mythe qui rejoint celui de la transition énergétique, conciliant l’inconciliable : croissance verte autoproclamée et pénurie de matière, entropie et expansion miraculeuse des énergies, liberté individuelle et société de contrôle.

Mais peut-être est-ce le secret de l’annonce répétée de la Troisième Révolution industrielle : éviter les remises en cause, résorber les contestations qui s’élèvent en renouvelant l’utopie des technologies salvatrices qui résoudront naturellement tous les problèmes. Le succès du rêve de Rifkin vient, en définitive, de son aspect rassurant, de ce qu’il nous berce d’illusions, il est le visage intellectuel de la technocratie écologique en gestation. Il correspond au désarroi d’une immense majorité de nos contemporains qui attendent des techniciens qu’ils façonnent le nouveau monde, clés en main, en les dotant toujours plus en smartphones et en écrans plats. Cette nouvelle servitude volontaire vient peut-être de ce que nous sommes toujours plus avides de confort et aussi toujours davantage privés du goût de la vraie liberté : celle dont il est possible de jouir sans la moindre prothèse et sans le moindre risque d’addiction.

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L’être humain ne sera pas libéré par les machines

La technique est un élément omniprésent et inséparable de la condition humaine. Par exemple, tenir une fourchette ou des baguettes demande une certaine habileté que l’on peut qualifier de technique : « ensemble de procédés employés pour produire une œuvre ou obtenir un résultat déterminé » (Le Robert). De même un dessinateur ou un peintre utilise certaines techniques afin d’exprimer à sa manière, de faire partager des sentiments, des émotions, un ensemble d’impressions subjectives.

La technique n’est donc pas employée qu’à des fins strictement utilitaires et fonctionnelles. Il est ainsi possible de juger, de discuter,de critiquer, de s’opposer et même de refuser certaines techniques, et pas seulement pour des raisons d’efficacité ou de manque d’efficacité ; mais en tout cas, cela n’a aucun sens d’être contre la technique, pas plus que d’être contre la gravitation ou le temps qu’il fait (malgré le changement climatique…).

Les techniques ont pris plusieurs formes que l’on peut regrouper selon leur origine historique, des plus simples aux plus élaborées : Les techniques empiriques, qui désignent de manière très large ce qui concerne les arts et les métiers depuis le néolithique jusqu’aux environs du XVIIIe siècle ; c’est-à-dire l’ensemble des procédés, des outils et des quelques machines simples qui ont été découverts par hasard ou spontanément et mis au point par essais successifs par les paysans, les artisans, les prêtres et les guerriers. Les techniques méthodiques, qui depuis la Renaissance et l’usage systématique de la méthode scientifique dans l’étude et la connaissance de la nature ont permis de mieux maîtriser les propriétés de la matière et par là de comprendre les ressorts des techniques empiriques. Il y eu également des réalisations de technique méthodique durant l’Antiquité (machines de guerre, aqueducs, etc.), mais même jusqu’au XVIIIe siècle, elles restèrent ponctuelles et limitées à des besoins très spécifiques. Lire la suite